A propos de l’œil du spectateur II

A propos de l’œil du spectateur II

02 fév. 2021
Auteur: Jean-Marie Schaeffer

II. Comment étudier le regard du spectateur sur les œuvres ?

L’expérience esthétique des œuvres visuelles est un phénomène dont la composante individuelle est très grande. La même œuvre est non seulement appréciée différemment selon les individus, mais souvent aussi comprise différemment. Ce caractère ouvert des œuvres est une des raisons de leur capacité à survivre à leur époque. Mais il est tout aussi indiscutable que tous les individus humains possèdent en gros les mêmes ressources perceptives. Ceci explique en particulier pourquoi des œuvres visuelles appartenant à une culture très différente de celle du spectateur sont néanmoins accessibles à celui-ci.

Par exemple, la capacité à extraire de l’information tridimensionnelle d’une source en deux dimensions est une capacité visuelle universelle des humains. En fait, notre système visuel comporte un biais inné pour une interprétation tri-dimensionnelle des stimuli visuels, même lorsqu’ils sont en deux dimensions :

Tout le monde voit ce dessin comme représentant une étoile placée devant une barre rectangulaire, elle-même placée devant un croissant de lune. Or, littéralement parlant il n’en est rien : le dessin ne se compose pas de trois formes étalées en profondeur mais de cinq formes juxtaposées sur la même surface. Simplement (façon de parler…), notre cerveau a appliqué à ce stimulus en deux dimensions une interprétation qu’on appelle « la loi du recouvrement ». Cette loi joue un rôle important dans la vie quotidienne : c’est elle qui nous permet de ne pas traiter faussement un objet qui est caché partiellement par un autre comme étant un objet incomplet.

Or, comme le montre l’exemple ci-dessus, cette loi de recouvrement est aussi ce qui nous pousse à créer des formes en deux dimensions que nos yeux vont voir comme des formes étalées en profondeur. De ce fait, la loi des recouvrements fait partie des fondements universels des arts visuels et c’est à cause de cela que tout spectateur voit de la même manière l’étalement en profondeur d’une peinture ou d’une photographie.

Un des outils les plus puissants pour étudier à la fois les aspects constants et les aspects variables de la manière dont les spectateurs voient et regardent une œuvre visuelle, est le eye-tracking, l’oculométrie. Le eye-tracking est utilisé dans de nombreux domaines, par exemple dans les expériences de psychologie cognitive de la perception, dans l’optimisation de l’ergonomie des signalisations dans les lieux publics ou dans les commerces, dans l’optimisation des visuels publicitaires, mais aussi dans le domaine de l’analyse des arts visuels (en particulier la peinture et le cinéma).

Le eye-tracking regroupe un ensemble de techniques qui permettent d’enregistrer (grâce à des caméras étalonnées pour rester focalisées sur les pupilles des yeux) les saccades oculaires, les points de fixation et les déplacements des yeux en tenant compte des changements de direction de la tête. Les dispositifs récents permettent de monter l’ensemble du dispositif dans des lunettes de même dimension et poids que des lunettes de vision. Ces lunettes transmettent les données à un ordinateur par une liaison wifi.

Les données sont compilées par l’ordinateur grâce à un algorithme mathématique qui projette les points de fixation, leur durée, ainsi que les trajectoires menant d’un point de fixation à un autre sur une représentation normalisée en deux dimensions du champ visuel (en trois dimensions) du sujet enregistré. Les fixations sont des indicateurs de l’attention visuelle. Quant aux mouvements d’un point de fixation à un autre, ils correspondent à des déplacements de l’attention. 

Le eye-tracking est un outil très puissant pour reconstituer l’expérience visuelle des amateurs d’art dans un musée, une galerie etc. Elle permet d’étudier leur expérience visuelle en conditions écologiques réalistes, en enregistrant l’ensemble de la visite depuis l’entrée dans l’exposition jusqu’à la sortie, avec les déplacements des spectateurs d’un tableau à l’autre et d’une salle à l’autre.

Si on isole de cet ensemble de données celles pendant lesquelles les spectateurs ont regardé un tableau particulier, le eye-tracking permet d’étudier un très grand nombre de variables de l’expérience visuelle de l’œuvre, par exemple le moment et la durée de la première fixation sur une zone spécifique de l’image, la durée de fixation sur les différentes zones, le nombre de fois que le regard retourne à une zone donnée, la durée totale des différentes fixations sur une même zone, etc. Comme indiqué, le logiciel enregistre aussi tous les déplacements entre les fixations, leur vitesse, tout comme la distance spatiale entre deux points de fixation qui se suivent dans le parcours du regard. Il devient ainsi possible de reconstituer de manière exhaustive le parcours du regard d’un spectateur ou d’une série de spectateurs, ce qui nous en apprend beaucoup sur la dynamique temporelle de son (de leur) expérience(s) de l’œuvre, sur les éléments qu’il(s) privilégie(nt), sur ceux qu’il(s) néglige(nt) et ainsi de suite.

Lorsqu’on dispose d’une série d’enregistrements de spectateurs différents il est possible de comparer leurs profils attentionnels spécifiques selon les éléments qu’ils ont privilégiés : la scène d’ensemble ou les détails, la structure formelle, les lumières ou les couleurs etc. À l’aide de questionnaires et d’entretiens (libres ou semi-dirigés) on peut catégoriser les spectateurs selon leur âge, leur genre, leur niveau d'éducation, leur profession (on a ainsi pu constater qu’un peintre ou dessinateur regarde autrement qu’un amateur), leur groupe socio-économique, leur degré de familiarité antérieure avec l'œuvre de l'artiste ou avec le monde de l'art en général et ainsi de suite.

Voici, à propos d’une gravure célèbre de Hokusai, un petit exemple de quelques-unes des multiples variables qu’on peut étudier (Copyright IRIS CCS (C2RMF-LOUVRE, CRAL-EHESS), Université Paris Sciences et Lettres (PSL), 2018) :                 

Hokusai, Sous la vague au large de Kanagawa.

Carte de chaleur de durée de fixation. 

Trace des mouvements oculaires.

Quantité de fixations sur les zones spécifiques de l'image.  

Les études de eye-tracking appliquées aux arts visuels peuvent être menées selon deux finalités :   

a) Elles livrent une contribution importante à une meilleure compréhension de la manière dont les êtres humains interagissent avec les œuvres d’art visuelles, puisqu’elles sont capables de tenir compte des différences et parentés qui sont dues aux objets (donc aux œuvres) tout autant que de celles qui sont dues aux spectateurs. Par ailleurs elles permettent aussi l’étude en profondeur des expériences individuelles. Qui n’aurait pas aimé avoir la possibilité d’enregistrer le regard de Picasso sur les Ménines au moment où il créait ses 58 tableaux inspirés par l’œuvre de Vélasquez ?

b) Elles permettent de diagnostiquer (et le cas échéant d’améliorer) les conséquences (heureuses ou malheureuses) des conditions qui régissent l’accès aux œuvres du fait des décisions de présentation et d’organisation prises par les espaces d’exposition (musées, galeries, etc.). Dans la mesure où les études oculométriques combinées à des enquêtes quantitatives et qualitatives permettent d’étudier de manière statistiquement pertinente l’expérience globale des spectateurs tout autant que leur degré de satisfaction, elles nous donnent des indications détaillées sur le caractère optimal ou sous-optimal, non seulement de la présentation des œuvres, mais aussi du dispositif de présentation lui-même (éclairage, lieux d’emplacement des œuvres, cartels explicatifs, parcours physique imposé ou suggéré, facilité ou difficulté de compréhension du projet curatorial lui-même, etc.).  En segmentant ces résultats selon diverses catégorisations socio-culturelles, on peut établir un bilan précis de l’efficacité des dispositifs d’exposition, cet audit pouvant éventuellement aboutir à des propositions d’amélioration de tel ou tel aspect apparaissant comme sous-optimal.

Pour aller plus loin :