En immersion – Hamlet en coulisses

En immersion – Hamlet en coulisses

23 mar. 2021
Auteur: Godefroy Gordet

Ressorti de la bibliothèque, le vieux Hamlet écorné et resté sur l’étagère depuis le lycée, aura ravivé quelques beaux souvenirs d’une pièce à la fois sombre mais comportant certains traits d’ironie face à la folie simulée du prince danois. Pourtant Antoine Colla, assistant de la metteuse en scène Myriam Müller et gouverneur de cette joyeuse entreprise, explique que leur Hamlet est une grande adaptation. Du texte original de Shakespeare, ils n’ont gardé que l’arrête centrale, pour rentrer plus profondément encore dans la tragédie.

Devant la porte de derrière du théâtre des Capucins, Colla nous accueille avec un large sourire dissimulé sous son masque. On connait bien ce théâtre, il y a un couloir traversant un local technique, pour accéder plus loin à la salle… Pourtant Colla nous invite à suivre le chemin de droite, celui qui mène directement aux coulisses bordant la scène. À pas de souris nous progressons dans le noir des entrailles du plateau. Postés près du régisseur plateau, attendant un signe, nous pouvons observer une scène se jouer. Sans broncher, la respiration au ralenti, nous voilà l’œil rivé sur des comédiens de dos, prenant brièvement la place d’un voyeur obnubilé devant la construction théâtrale.

© Godefroy Gordet

Quelques marches plus tard nous voilà arrivés finalement au centre d’une des rangées de ces fauteuils rouges si prisés de nos jours. Briefée par avance de notre venue, Müller nous lance, « On joue le jeu, on vous ignore totalement », pleine de malice dans la voix. Il est essentiel d’être le plus invisible possible, pour ne pas désacraliser l’instant, s’imposer au processus comme une tâche transperçant le buvard.

Sur le plateau, il y a du monde. Le Centaure a pour habitude de créer dans l’esprit « troupe ». Un théâtre qui accueille tout ce dont un texte classique comme celui d’Hamlet a besoin : jeune premier/ère, ingénue, mère et père noble, roi et prince, etc. En somme, ce sont comédien/nes émergeant/es et aguerri/es qui s’associent, sous le regard des âmes des Lord Chamberlain’s Men, sur cette production du Centaure qui revêt un peu des allures de Théâtre du Globe.

Sous le plateau excessivement surélevé des Capucins, Müller ne tient pas en place. Baskets au pied, incapable de s’asseoir, elle compose en cheffe d’orchestre. Son rôle cette fois n’est pas sur les planches mais texte à la main, lançant des explications précises pour modeler la pièce, saupoudrées de familiarités, pour mettre en confort l’équipe - « retournons au truc, quand tu parles au père », invite Müller avec sympathie.

© Godefroy Gordet

Et puis, Jules Werner entre, se jetant avec puissance sur la scène pour faire résonner Shakespeare dans le théâtre du cœur de la capitale. Face à cette fureur, la réponse d’un autre intervient en bafouilles. La troupe rit, relâche un instant, puis revient quasi instantanément au sérieux, relançant des lignes de ce texte qui n’est tout de même pas une plaisanterie. Néanmoins, le plaisir palpable sur scène est immense, et au théâtre quand le plaisir est là, la magie peut s’opérer.

« Je fais comme elle veut », lance le jeune Simon Espalieu (Hamlet) à Justin Pleutin (Horatio), avant de porter ses mains à ses lèvres pour les faire taire, s’offusquant lui-même d’avoir désigné Müller d’un « elle » effronté. Et « elle » riant à gorge déployée, face à la spontanéité du jeune comédien. Et Werner de s’en amuser, « Haaa, la jeunesse c’est plus ce que c’était ».

Il y a une étonnante légèreté dans le travail de cette pièce pourtant si exigeante. Mais malgré les récréations spontanées, fruit d’une belle amitié partagée, Müller trouve quand même à se faire entendre, la troupe s'amuse, mais garde une attention parallèle. Tout cela est bluffant de naturel, de symbiose.

Et tout d’un coup, une techno explose le cadre de scène. Ce genre de titre qu’on entend de plus en plus dans les salles de spectacles, comme l’hymne d’une communauté qui a des fourmis dans les jambes après de nombreux mois de rétention.

© Godefroy Gordet

Quand le calme est revenu, les commentaires de la metteuse en scène fusent. Sur scène on entend l'allemand, l'anglais, le luxembourgeois, le français. « Raoul – Schlechter –, c’est super ce que tu fais, tu devrais te reconvertir aux marionnettes », encourage la directrice artistique, pour que l’intéressé lui réponde, « je ne sais pas comment je dois le prendre ». La bonhomie est prédominante, on croirait assister à une fête de famille, Müller en mère bienveillante, dorlotant ses comédiens de mots rassurants et riant à leur pitreries. C’est joyeux et beau. Au Théâtre des Capucins c’est un foyer qui s’est installé, une famille heureuse de pouvoir faire du théâtre dans un monde où l’on le relègue à la non-essentialité. Une dimension familiale qui est d’ailleurs au cœur des préoccupations de la version Centaurienne de l’œuvre du maître britannique.

Ainsi l’invention est collective. Si Müller donne les grandes lignes, le collectif formule celles-ci sur la scène, améliorant, s’affranchissant, préservant les bonnes trouvailles. Personne n’est passif face à l’ampleur du récit textuel à reconstruire physiquement. C’est souvent comme ça la création d’un spectacle : les répétitions semblent souvent du grand bricolage, de mise bout à bout d’idées, de textes. Il faut assembler les morceaux d’un puzzle, s’instruisant de patience, pour voir petit à petit les choses se monter, comme on dit au théâtre.

Une notion d’ailleurs intéressante dans la perspective de cet espace ci, avec la hauteur de sa scène. Car si « créer » semble palpable dans tous les arts, au théâtre on dit aussi « monter » une pièce. « Monter » renvoie à la scène, aux « tréteaux nus » qu’a connu Shakespeare dans son Théâtre du Globe. Si les scènes étaient alors quasi toutes surélevées, pour convenir aux différentes perspectives et machineries nécessaires au théâtre de jadis, beaucoup ont perdu cette caractéristique, sans qu’on oublie l’idée de « monter » une pièce.

© Godefroy Gordet

Et ce parce que « monter » c’est aussi « s’élever », soulever un débat et l’adresser au firmament d’une excellence dramatique… Comme le dit Schlechter avec brio, dans les bribes qu’on a pu voir d’une scène, « le théâtre est un endroit magique qui permet de créer un monde imaginaire à partir de rien ».

Erik Satie berce le fond sonore, le théâtre emprunte à la musique classique pour construire son décor de musique et de souffle. Dans cette atmosphère, la troupe lance une nouvelle idée, construite d’échanges sur le plateau ; « c'est une bonne idée (…) vous faîtes ça tellement bien », Müller confirme, exaltée. Elle est d'une confiance rare à quelques semaines de la livraison de cette dernière création du Centaure.

« On marque ! », se réjouit la metteuse en scène, pour inscrire ainsi dans l'esprit des comédiens des lignes franches d'intentions. L’objectif étant qu’ils aient un maximum de matière à tailler dans leur tête, afin de poursuivre la composition de leur personnage aussi complexe qu’il se lit, mais recréé comme un être nouveau en fonction de qui s’en empare.

Il reviendra aux spectateurs, plus tard, d'opérer un jugement de valeur sur le personnage qui aura ou non percuté son esprit, mais soyez-en sûr, il n’y a pas d’erreur de casting dans ce Hamlet. Sur la cinquième semaine de répétitions, tous sont attentifs et vivent leur confrontation à la scène comme une grande aventure. En voyant qu’à quatorze jours de la première, un spectacle est déjà dessiné, on gage du succès qu’il rencontrera. Pour l’heure, comme s’en réjouit Müller, « bientôt, on pourra appeler ces journées de répétition : des filages ».

Hamlet au Théâtre des Capucins:
https://theatres.lu/