Le fabuleux destin de Lisa Kohl

Le fabuleux destin de Lisa Kohl

25 juin. 2021
Auteur: Godefroy Gordet

LISA KOHL- Une vision du réel

La première fois qu’on a entendu parler de Lisa Kohl c’était pour son projet EXIT aux Rotondes en 2019. Ensuite il y a eu la remise du prix Pierre Werner en 2020 lors de la présentation de son travail au Cercle Artistique de Luxembourg (CAL) et l’officialisation de sa participation aux Rencontres d'Arles sur invitation de Lët'z Arles. Si sa pratique actuelle se partage entre des séries photographiques, des installations sculpturales et des performances vidéos-sonores, les premiers projets artistiques de Lisa Kohl sont nés dans l'espace urbain à Bruxelles, pour se décliner aujourd’hui en images figées ou mouvantes, dévoilées dans des expositions à l’international.

En 2010, elle s’envole pour la Cambre à Bruxelles et se voit profondément marquée par les enseignements de la prestigieuse école dans son parcours d’artiste visuelle indépendante. Néanmoins, entendre son nom dans d’autres mondes artistiques n’est pas un hasard. Elle y travaille parallèlement, son approche toujours infusée de son parcours en arts visuels et en sculpture.

Le contexte du théâtre, par exemple, la fascine et elle se réjouit à chaque projet de pouvoir y intégrer sa propre vision artistique. D’ailleurs, l’un de ces derniers projets à la scène, The Place, It Has a Name en collaboration avec Ian de Toffoli et Elsa Rauchs, est d’abord « une installation multidimensionnelle reliant poésie, vidéos, textes, photographies, soundscaping, bruits de drones, musique, voix off et une performance en direct ».

La frontière entre les genres dans l’art est souvent ténue et Kohl ressent la nécessité de briser cette ligne. Quand bien même elle se considère avant tout comme une artiste qui « aborde l'image avec une approche de plasticienne ». Et elle est en effet une photographe poignante, une vidéaste captivante, et finalement, une artiste accomplie, voyageant dans le monde entier, pour en livrer une vision à la fois crue, sensible et poétique.

THE LINE

THE LINE © Lisa Kohl

S’il vous arrive de vadrouiller au théâtre, vos médiums de prédilection restent la vidéo et la photographie. En témoignent vos nombreux projets déclinés lors de résidences à travers le monde, de Bruxelles à La Havane, en passant par Los Angeles, Berlin, Istanbul, Tijuana ou Lesbos. Ces destinations sont-elles à la source de votre processus artistique, ou sont-elles la continuité dans la réalisation de celui-ci ?

Les lieux et les destinations sont évidemment source et points de départ de mon processus artistique. C’est en partant de l’urgence que je cherche à rencontrer l’humain, le lieu et le non-lieu dans lequel il vit ou survit, déclencheurs de ma démarche créative. La confrontation avec ces différents contextes a eu une influence primordiale sur la dimension sociopolitique dans mes projets. Le vécu sur le terrain et l’échange avec des personnes concernées et vulnérables ont permis d'établir un lien émotionnel et personnel. Mes médiums varient selon les projets, je dirais que j'aborde la photographie avec un œil de sculptrice – en allemand „Bildhauerin“, la personne qui crée des images avec des coups. Je cherche à intégrer l’image dans l'espace tout en intégrant des matières sonores et sculpturales provenant de ces différents contextes. Les installations marquées par un réel pourraient donc être définies comme des espaces d’expériences, de transmission et de partage de vécu.

En 2018, vous obtenez une bourse de la Kunststiftung Sachsen-Anhalt, pour partir en résidence à la Villa Aurora de Los Angeles. Vous nous expliquez les tenants et aboutissants de cette résidence ?

Lors de mon séjour à Los Angeles en 2019, les « Élégies hollywoodiennes » de Bertold Brecht, qu'il a rédigées en exil en 1942, m’ont servies d'inspiration à la recherche afin d'explorer l'espace californien et de le traduire visuellement dans un contexte contemporain. En parcourant la ville, j’ai observé beaucoup de personnes dans l'espace urbain qui dormaient pendant la journée dans les parcs et sur les plages. Nombreux étaient celles et ceux emmitouflés dans des vestes et des couvertures qui leur servaient de protection. Comme des sculptures vivantes, ces silhouettes faisaient partie du paysage et de la vie quotidienne de Los Angeles, que Brecht qualifiait déjà à l'époque comme la « ville des anges tombés » (« Stadt der gefallenen Engel »). La série photographique SHELTER est née de ces impressions et évoque de manière contradictoire le visible et l'invisible, l'anonymat et l'identité, l'intimité et le regard de l'autre.

Shelter

SHELTER © Lisa Kohl

En 2019, vous livrez THE LINE lors de la « Villanacht », à la Komische Oper de Berlin, une vidéo de six minutes, tournée à la frontière mexicano-américaine. Dans la continuité de votre recherche autour de cette même frontière, vous créez la série PASSAGE // 32 ° 32’04.7 “N117 ° 07’26.3“ W, une série de photos prises sur la base militaire Border Field State Park aux États-Unis, située à proximité de la frontière mexicaine. Pour décrire ce projet, vous parlez d’une « explosivité politique du lieu », et d’une « tension palpable ». De fait, pouvez-vous nous parler de la charge politique, sociale et morale que contiennent vos photos ici et en général ?

L’installation vidéo-sonore THE LINE montre la prise de vue de la frontière entre le Mexique et les États-Unis filmée par un drone. Une voix-off raconte l’histoire d’un réfugié à la première personne, une vie totalement impactée par la situation frontalière. Parallèlement, la série photographique PASSAGE a vu le jour à la base militaire Border Field State Park aux États-Unis qui est surveillée jour et nuit par la Border Patrol, la patrouille des frontières. Cette dernière a comme mission de détecter et d'empêcher l'immigration considérée comme « illégale ». Les photos donnent à voir les traces des véhicules militaires des patrouilles qui y circulent, ainsi que les empreintes du parcours de personnes exilées ayant franchies cette zone. Les coordonnées du titre indiquent la position géographique exacte de la prise de vue.

Passage

PASSAGE 32°32’04.7’’N 117°07’26.3’’ © Lisa Kohl

D'une manière ou d'une autre, au niveau de leur contenu, toutes mes séries photographiques traitent de problématiques sociétales, et explorent ces endroits du réel où les blessures sont reléguées à l'ombre. Quant à la forme, je tente d'éviter le côté documentaire direct, le trop littéral, au profit d'une poétique qui permet une plus ample compréhension et de multiples interprétations émotionnelles. La même chose vaut pour les installations.

L’année dernière, vous recevez le prestigieux Prix Werner, remis par le Cercle Artistique de Luxembourg, pour votre série de photographies SLEEPERS. Ce projet issu de votre dernier voyage à Los Angeles livre un récit brut des problématiques et questionnements en présence dans notre monde contemporain. Quelle a été la genèse de ce projet ?

À Los Angeles, j'ai été marquée par les mondes parallèles qui semblaient se heurter, s'opposer comme le paradis et l'enfer. Cette « usine à rêve » incarne élévation et chute à la fois, tout le monde peut s'enrichir ou par contre disparaître brusquement et brutalement. Une partie de la ville ressemble à une ville d'arrivants, de sans-abri et de déracinés. La série SLEEPERS est née en lien avec la série SHELTER. La juxtaposition de trois instantanés pris dans l’espace urbain interroge les contradictions entre le privé et le public, ce qui est apparent, exubérant et ce qui est caché, l’absence de droit à l'existence et la souffrance de cette même existence. Le tissu apparaît comme protection et abri, mais il révèle en même temps les différentes réalités sociales.

SHELTER

SHELTER © Lisa Kohl

Hors des sentiers institutionnels, vous officiez également à l’invitation de collectifs underground comme lors de l’exposition Bâtiment 4 de Cueva fin 2020. En même temps, l’ASBL Lët’z Arles vous embarque pour la 51e édition des Rencontres de la Photographie d’Arles, pour exposer le projet ERRE à la Chapelle de la Charité. Quelles ambitions poursuivez-vous dans la « monstration » de votre travail ?

En général, un de mes objectifs est de créer un lien entre l'intervention artistique et le lieu en tant que contexte d‘exposition. Le projet ERRE est spécifiquement pensé pour la présentation à la Chapelle de la Charité - aussi bien au niveau de l'accrochage qu'au niveau du contenu. La signification de la Chapelle, qui est un lieu désacralisé et un monument historique classé, peut apporter une dimension et un sens plus vaste à la lecture du travail exposé.

Le Bâtiment 4, une ancienne friche de l'Arbed est à mon sens également un lieu intéressant vu son passé historique confronté à son affectation contemporaine culturelle. Lors du montage j'ai adoré l'esprit anarchique de tous les possibles ainsi que de pouvoir intégrer des éléments qui auraient pu provenir du lieu-même.

Mais bien que l'espace fasse partie intégrante de mon travail et permette d'improviser sur place, en somme, il importe peu que le lieu soit institutionnel ou underground, chapelle, galerie ou lieu alternatif, du moment que mon travail et ce que j'essaie d'exprimer à travers lui puisse être visible, accessible.

Votre projet ERRE sera donc présentée jusqu’au 26 septembre à Arles, aux côtés du projet Providencia de Daniel Reuter. « Arles » pour un photographe c’est un peu une consécration ?

J'avoue qu'exposer aux Rencontres d'Arles signifie une reconnaissance importante de mon travail. Je suis pour ma part également très reconnaissante de pouvoir en faire partie cette année dans le cadre de Lët'z Arles et ceci grâce au soutien de ma commissaire Danielle Igniti.

Votre exposition passera également cette année à la Konschthal Esch, pour les publics qui n’auront pas eu la chance d’aller à Arles. Avec ERRE, vous suivez vos investigations précédentes autour de l’identité, des pays et des frontières. Vous dites vouloir changer de perspectives, « montrer l’invisible et donner la parole ». Comment une image peut-elle offrir une nouvelle direction ?

L’objectif de mes créations est de traduire mes expériences, mes sensations et ma consternation face aux phénomènes sociopolitiques, d’une manière à la fois poétique et personnelle, d’utiliser l’art comme porte-voix. Cela m’amène à m’ouvrir aux expériences vécues de celles et ceux qui n’ont pas le droit à la parole, afin de porter leurs témoignages. Ma méthode de travail me confronte à des questions éthiques concernant le « présenter » et le « parler » dans un contexte artistique. Montrer le non-montrable, exprimer ce qui ne peut être exprimé, rendre visible ce qui ne peut être vu et construire ainsi un rapport de tension entre le réel et la représentation. Les œuvres sont ainsi censées être des représentations d'une mémoire collective.

Dans cette idée de recherche en lien avec de nouvelles pistes à suivre, en 2016 à Lesbos en Grèce, vous documentez l’oubli, par des photographies montrant des objets abandonnés – vestiges, et traces de personnes disparues –, mêlées à des paysages s’en trouvant transformés. Pour le Mois Européen de la Photographie, vous exposez une partie de votre série LAND(E)SCAPE, sous le prisme du thème de cette année « Rethinking Nature/Rethinking Landscape ». De quelle manière vos photos font écho au thème en question ?

LAND(E)SCAPE est une réflexion sur le paysage et le passage de l'homme. La capture photographique de l'oubli témoigne d'une tragédie humaine. Des restes, évocateurs de traces d’une vie perdue, constituent de nouveaux paysages, qui par l’absence nous suggèrent la présence. L’expérience de l’objet abandonné et retrouvé au lieu de repérage devient un moment de découverte et de preuve d’un drame qui persiste. Il y est question de disparition de terres et paysages, de disparition d'humains, ainsi que de la fusion de ces disparitions.

LAND(E)SCAPE

LAND(E)SCAPE © Lisa Kohl

Pour finir, avec la déferlante de confinements qu’on a connue, comment a évolué votre approche artistique, et quels sont vos plans futurs ?

Durant le confinement c'était évidemment difficile de voyager et de poursuivre mon approche artistique comme auparavant. Ces derniers mois, à vrai dire, j'ai investi beaucoup de temps à préparer les expositions pour le Mois Européen de la Photo et pour les Rencontres de la Photographie d'Arles. Mes plans futurs consistent à continuer mes recherches sur d'autres territoires qui tournent autour des thèmes de la frontière, de la fuite et de l'exclusion. En quête de nouvelles rencontres, d'échange et de témoignages, je voudrais retourner à Lesbos, partir aux camps en Bosnie ainsi qu'à l'enclave espagnole Ceuta dans l'optique d'explorer et de concevoir la complexité de ces lieux. L'urgence humaine est grande, et la problématique sociopolitique demeure malheureusement un sujet actuel et inépuisable.