Le fabuleux destin de Léa Tirabasso

Le fabuleux destin de Léa Tirabasso

© Elsa Petit
11 oct. 2021
Auteur: Loïc Millot

A quelques jours d'un départ en résidence qui lui permettra de fignoler sa dernière pièce Starving Dingoes (2021) qui sera présentée au Grand Théâtre du Luxembourg les 8, 9, et 10 décembre 2021, la danseuse et chorégraphe Léa Tirabasso revient sur son parcours et commente les spectacles qu'elle chorégraphie à la croisée de plusieurs disciplines des sciences humaines. 

Pouvez-vous retracer votre formation ?

Je suis née à Moyeuvre-Grande, en Moselle ; très tôt, à l'âge de 15 ans, je suis partie à Lyon pour suivre une classe de sport-étude en danse avant d'étudier l'histoire de l'art et la littérature moderne pendant trois ans à l'université. La licence en poche, j'ai continué à me former à la pratique de la danse en parallèle à mes études. A Lyon, j'ai ainsi découvert les techniques de Martha Graham et Lester Horton et celles de release en danse contemporaine. En 2008, avant d'intégrer pour une année d'étude la London Contemporary Dance School, j'ai passé trois mois à New York où j'ai suivi des stages avec des compagnies comme celles de Merce Cunningham par exemple ou de Martha Graham, dont j'ai pu suivre les cours intensifs. Je débute ma carrière de danseuse en 2009 au Royaume-Uni et travaille de 2011 à 2013 en Allemagne au sein du Staatstheater à Kassel, sous la direction de Johannes Wieland. Là, j'ai commencé à faire mes propres travaux car on avait l'opportunité en tant que danseur de la compagnie de créer une pièce. Ce que j'ai fait avec trois de mes collègues, et pour la première fois je me suis confrontée au travail de chorégraphe.

Par rapport à votre formation pluridisciplinaire, comment s'est imposé le choix de la danse alors qu'il existe de nombreux possibles dans le domaine des arts ?

Quand je me suis rendue compte que la danse pouvait être aussi un métier, j'ai fait en sorte que ça devienne le mien. Les trois années d’études universitaires étaient intellectuellement très riches et m'ont ouvert des horizons incroyables. Et puis on ne sait jamais : en cas de blessure, d'un essoufflement, c'est toujours bien d'avoir fait autre chose. Très franchement, je ne regrette pas du tout d'avoir suivi cette formation académique ; celle-ci a nourri ma façon de voir les choses, jusqu'à ma manière d'analyser mon travail et celui des autres. Une fois que j'ai compris que c'était la danse, je m'y suis jeté à corps perdu ! Mes parents m'ont toujours dit : « Si tu veux le faire, fais-le bien. » 

© Jesus Ubera

© Jesus Ubera

Vous avez présenté The Ephemeral Life of an Octopus le 4 septembre dernier à neimënster. Pouvez-vous vous exprimer au sujet de cette pièce ?

Mon sujet de prédilection, c'est la tension, l'écartèlement essentiel que l'on expérimente en tant qu'être humain, par exemple la tension entre le bestial et le divin. C'est ce point de raccord entre ces deux lignes qui m'intéresse, cet équilibre fragile. Il y a dans The Ephemeral Life of an Octopus plusieurs couches. Tout d'abord il y a l'angle scientifique : comment une cellule saine devient-elle une cellule cancéreuse ? Ayant collaboré avec des scientifiques (et cette collaboration se poursuit dans mes prochaines pièces), j'ai compris le cancer comme une maladie qui était pleine de vie, une maladie qui ne s'essouffle pas. J'ai compris que ces cellules cancéreuses étaient grouillantes de vie. Puis il y a l'angle philosophique : le malheur d'être à la fois bestial et divin, mais aussi la dislocation entre le corps – un corps voué à la finitude – et l'esprit qui détient quant à lui une forme de noblesse. Enfin, il y a l'angle plus phénoménologique : parler du patient et de son corps, ayant moi-même été atteinte d'un cancer. Sans en faire une œuvre autobiographique, il s'agissait avec cette pièce de travailler à partir de mon propre ressenti de patient : un corps trimballé, percé, ouvert, troué. On fait des IRM, des scanners, on essaie toujours de pénétrer au plus profond d'un corps et d'une matière.

Au sein de cette approche pluridisciplinaire s'inscrit également votre dernière création, Starving Dingoes (2021), qui n'est pas encore tout à fait finie...

Covid oblige, on a seulement bénéficié de trois semaines de répétition depuis le début de l'année 2021, avec une moitié de l'équipe en visio et l'autre en présentiel. On a pu, jusqu'ici, être ensemble seulement quatre jours. Et on part très prochainement pour Annonay pour une période de six semaines, où l'on sera vraiment au cœur de la création. Je suis toujours très intéressée par ces cellules qui grouillent, ces cellules qui décident – presque – de ne pas se « sacrifier » : il y a ce phénomène, l'apoptose, qui fait qu'une cellule qui se dérègle a la capacité de s'autodétruire. Et les cellules cancéreuses refusent en fait de se « sacrifier ». J'évoquais cette tension entre le bestial et le divin, et on est tous un peu des âmes « affamés » : d'art, d'amour, de contact avec les autres, de vie, de mort... Il y a quelque chose d'urgent, de très « affamé », comme ces dingos que j'ai vus en Australie, qui sont maigres et qui cherchent désespérément à manger. Ils sont à l'image de l'humain, à la recherche de nourritures célestes et terrestres.

Parlez-nous de la résidence chorégraphique de finition que vous allez prochainement entamer.

Je vais tout d'abord entrer en résidence de création pour six semaines, où l'on va mettre en commun toutes les choses que l'on a découvertes pendant notre recherche. Au cours de cette phase, on va enraciner le spectacle dans un langage et dans quelque chose de beaucoup plus écrit. Cette phase sera suivie de l’avant-première au Théâtre des Cordeliers d’Annonay. Quant à la résidence de finition, c'est le moment où la pièce est créée, écrite, et où l'on affine et corrige certains moments pour être prêts pour la première au Grand Théâtre. Celle-ci se déroulera à Lyon pendant une semaine à la fin du mois de novembre.

© Bohumil Kostohryz

© Bohumil Kostohryz

Cela fait longtemps que vous travaillez avec le TROIS C-L, qu’est-ce que vous retenez de votre collaboration avec cette structure luxembourgeoise ?

Il n'y a pas un souvenir qui ne soit pas lié au TROIS C-L. Depuis 2009 nous travaillons ensemble. Après l'année passée à la London Contemporary Dance School, je suis rentrée ici et je voulais prendre des cours professionnels. A cette occasion j'ai découvert les co-productions et les programmations du TROIS C-L, j'y ai pris des cours, puis j'ai fait la rencontre de Bernard Baumgarten. Donc, le TROIS C-L est au départ de ma carrière de danseuse professionnelle. Il a soutenu mes toutes premières explorations chorégraphiques. Il m'a apporté en 2014 une aide financière pour une toute petite pièce, Elsa in Wonderland, puis pour Love me Tender en 2015. Dès 2012-2013 d’ailleurs, le TROIS C-L m'avait épaulé, puisqu'il y avait cette pièce que j'avais déjà réalisée en Allemagne, Simones. La structure s'est donc imposée comme une évidence entre la danseuse que j'étais et la chorégraphe que je devenais. Pour ce qui est de la chorégraphie, cela n'a jamais été un plan de carrière. Mais j'ai adoré cette expérience et les projets n'ont cessé de grossir depuis. Il y a une relation de confiance énorme qui s'établit puisque le TROIS C-L nous voit évoluer en tant qu'artistes, avec un encadrement qui est honnête, réel et presque individualisé tant ils nous connaissent bien.

Quel regard portez-vous sur la scène chorégraphique luxembourgeoise aujourd'hui ?

Je la trouve très bouillonnante, éclectique, explosive, avec de plus en plus de propositions excitantes. Il y a aussi de plus en plus de monde, avec des chorégraphes et des artistes qui y sont. Chacun travaille à trouver sa spécificité artistique, son langage chorégraphique. Il y a une émulsion ; on creuse nos inclinaisons artistiques parce que l'on se sent tous en confiance grâce à un véritable travail d’équipe et de soutien de la part de Bernard Baumgarten, mais aussi de Jérôme Konen, Karin Kremer, Christiane Eiffes... Tous ont créé un environnement tellement safe pour nous, pour notre évolution. Ce qui nous permet d'oser aller vers ce que l'on a envie de faire, vers ce que l'on a envie de devenir et d'être en tant qu'artiste.

http://www.leatirabasso.com/