Les arts et les âges de la vie IV

Les arts et les âges de la vie IV

10 mai. 2021
Auteur: Jean-Marie Schaeffer

IV. La vieillesse de l’artiste, une question de style ?

Comme l’enfance, la vieillesse est un âge problématique pour une conception de la création qui calque le parcours de la vie créative sur le modèle du développement organiciste selon lequel la carrière artistique comporte trois phases : une phase de développement, une phase de maturité, et enfin une phase de déclin. En effet, comment intégrer dans ce modèle des artistes qui tel Le Titien ou Rembrandt ont créé les œuvres considérées comme les plus innovantes durant leur période ultime, celle où « normalement » ils auraient dû se répéter en déclinant. Les conceptions de l’art (telle celle de la Chine classique) qui associent créativité et expérience ne connaissent pas ce problème : dans de telles conceptions, la vieillesse constitue normalement le point culminant de la force créatrice, puisqu’elle est le moment où l’expérience accumulée est la plus grande. En revanche, si on adhère au modèle organiciste, le fait qu’apparemment certains artistes aient créé leurs œuvres les plus conséquentes durant leur vieillesse, voire aient totalement renouvelé leur art, est une anomalie qui demande à être expliquée.

« Style tardif» (Spätstil) et « Style de vieillesse » (Altersstil)

Ce sont les notions de « style tardif» (Spätstil) et de « style de vieillesse » (Altersstil), proposées par les historiens de l’art, qui sont supposées nous livrer cette explication: le style tardif/de vieillesse est une modalité spécifique de la force créatrice qui caractérise quelques (rares) artistes et leur évite de finir leur parcours de vie artistique par une phase de déclin.

Un indice de l’ambiguïté du problème se trouve dans le fait qu’en allemand on distingue clairement entre deux notions : Altersstil (style de vieillesse, introduit surtout par le romancier Hermann Broch) et Spätstil (style tardif, terme lié surtout au travail d’Adorno consacré aux derniers quatuors de Beethoven), alors qu’en français et en anglais on utilise surtout des équivalents du deuxième terme (« Style tardif », « late style »). En toute logique l’expression de « style tardif » devrait être utilisée pour désigner les caractéristiques spécifiques (ou supposées telles) des dernières œuvres d’un artiste, quel que soit son âge au moment où il les réalise. Dans l’abstrait on devrait donc pouvoir parler, dans certains cas, du « style tardif » d’un artiste mort jeune ou ayant abandonné la pratique artistique à un jeune âge. Force est de constater qu’on ne le fait guère et qu’on utilise souvent l’expression « style tardif » pour parler de ce qui devrait relever plus spécifiquement du « style de vieillesse ».

Il est vrai que les deux notions peuvent coïncider du point de vue du parcours de la vie : c’est le cas chez Rembrandt où le style tardif est le style des œuvres de sa vieillesse. Mais souvent les deux termes ne sont pas interchangeables. Par exemple, en ce qui concerne Mozart et Schubert, qui sont morts jeunes, on peut éventuellement interroger leurs dernières œuvres en termes de Spätstil (style tardif) mais certainement pas en parlant de Altersstil (style de vieillesse). D’autres artistes, tel Rimbaud, arrêtent de créer alors qu’ils sont jeunes mais leur vie continue : là encore, si dans l’abstrait il peut être sensé de s’interroger sur l’existence ou non d’un style tardif dans leur œuvre, vouloir traquer un style de vieillesse n’aurait pas de sens. 

Une autre ambiguïté est due à la notion de « style ». Le « style de vieillesse » ne désigne pas un style qui serait commun à toutes les œuvres écrites durant la vieillesse, donc la notion n’est pas équivalente à celle d’« œuvre de vieillesse ». Tout artiste qui est vieux et continue à créer des œuvres crée des œuvres de vieillesse. Mais tous n’ont pas nécessairement un « style de vieillesse ». Cette dernière expression n’est employée que dans les cas où on est d’avis que les œuvres de vieillesse d’un artiste non seulement constituent une sorte de sommet dans sa carrière, mais encore rompent avec ses œuvres antérieures, donc dans les cas où le style de vieillesse est un style tardif. Ceci explique peut-être pourquoi en français les deux expressions sont souvent utilisées de façon interchangeable.

Enfin lorsqu’on regarde les caractéristiques qui sont associées aux notions de « style tardif » et de « style de vieillesse », les traits les plus souvent énumérés sont, outre la rupture avec les œuvres antérieures, une simplification des moyens ou au contraire leur complexification, une certaine liberté à l’égard des normes artistiques établies, une indifférence aux goûts du public contemporain, le caractère apaisé des œuvres, leur détachement,  ou encore le sentiment de l’imminence de la mort. On voit que la liste, hétéroclite, ne convient pas pareillement aux deux notions : beaucoup de caractéristiques renvoient à des œuvres écrites à l’ombre de la mort imminente et ne concernent d’ailleurs pas le style mais leur thématique ou leur atmosphère.     

Pour ajouter à la confusion, les mêmes caractéristiques ne sont pas nécessairement évaluées de la même manière selon les époques. Ainsi au XVIIe et même encore au XVIIIe siècle on considérait que les œuvres réalisées par Titien durant sa vieillesse prouvaient que ses capacités picturales étaient en train de dépérir. S’il avait adopté la technique de la « pittura di macchia » (une sorte de « tachisme »), c’est parce qu’il était désormais incapable de peindre comme il l’avait fait durant l’époque de sa maturité artistique. A quelques exceptions près ce n’est qu’à partir du début du XIXe siècle qu’on commença à considérer que les dernières œuvres du Titien étaient l’incarnation d’un style intentionnellement en rupture avec le style de ses œuvres antérieures et que donc elles relevaient d’un « Spätstil » plutôt que d’un « Altersstil », ou si l’on préfère, que son « Altersstil » était aussi un « Spätstil » …

Le stéréotype selon lequel les œuvres de vieillesse sont par défaut des œuvres marquées par le déclin repose par ailleurs sur une méconnaissance du fait que la période de la sénescence biologique est loin d’être l’image en miroir de la « maturation » biologique. Concrètement, si les différentes phases caractérisant le développement des humains durant l’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte ne diffèrent pas beaucoup selon les individus, il n’en va nullement ainsi des phénomènes de sénescence. Le vieillissement biologique « naturel » n’est généralement qu’une cause secondaire des « handicaps » de la vieillesse des créateurs et il est rarement la plus importante. Les causes majeures sont des phénomènes de sénescence pathologique dont la répartition est très inégale selon les personnes ayant par ailleurs le même âge « civil ». Linda et Michael Hutcheon ont ainsi montré qu’en ce qui concerne la supposée diminution de productivité et de créativité de la vieillesse on peut trouver de nombreux contre-exemples, sans que ceux-ci ne valident les notions de « style tardif » ou de « style de vieillesse ».

Ainsi le compositeur Aaron Copland est décédé à quatre-vingt-dix ans, mais la maladie d’Alzheimer l’avait amené à cesser de composer beaucoup plus tôt : « C'était exactement comme si quelqu'un avait simplement fermé un robinet », a-t-il expliqué. Leoš Janáček, quant à lui, est resté en bonne santé cognitive et physique durant sa vieillesse, et sa dernière décennie a été une période extrêmement productive et créatrice, sans pour autant marquer une rupture avec ses œuvres précédentes. On peut ajouter que Willem de Kooning, dont la maladie d’Alzheimer fut détectée au début des années quatre-vingts, eut une période de création extrêmement productive après cette date, entre 1981 et 1986 (254 tableaux !), avant que l’évolution de sa maladie ne l’empêche de continuer à peindre. Jusqu’à aujourd’hui les critiques discutent pour savoir si les traits qui caractérisent les œuvres de sa dernière période de créativité résultent d’une volonté consciente de changer de manière de peindre ou s’ils sont le résultat de sa maladie neurodégénérative.

 Willem de Kooning, Untitled, 1983 

Il n’est pas sûr qu’il faille arriver à des conclusions. Mais s’il le fallait il serait sans doute sage de concéder qu’il y a presqu’autant de figures différentes de la vieillesse des artistes qu’il y a d’artistes et qu’il est donc vain de chercher quelque formule générale, fût-ce celle d’un style spécifique.

Pour aller plus loin :