En compagnie des œuvres d’art 2/4

05 aoû. 2021
En compagnie des œuvres d’art 2/4

Article en Français
Auteur: Jean-Marie Schaeffer

L’attention en mode esthétique

L’« attention » est le terme par lequel les psychologues et les philosophes désignent la façon dont les êtres humains, et plus généralement les animaux (en tout cas les animaux supérieurs) prennent connaissance du monde dans lequel ils vivent mais aussi d’eux-mêmes. L’attention que nous accordons au monde extérieur est assurée par l’intermédiaire de l’extéroception. Vivre dans le monde suivant le mode de l’« attention » signifie l’explorer activement et consciemment à la recherche d’informations pertinentes dans les contextes qui vont de notre souci d’assurer notre survie (qui guide l’attention que les citadins portent aux feux de la circulation par exemple), à l’écoute exacerbée par l’accordeur de piano des sons de l’instrument qu’il accorde ou à la lecture par le scientifique de la signature spectrale d’une étoile. Quant à l’attention accordée à nos états intérieurs, elle est assurée par les différentes modalités de la proprioception et de l’intéroception ainsi que par le monitoring de nos états mentaux : nous percevons nos propres membres, nos états corporels intérieurs, mais aussi nos humeurs, nos attractions et nos détestations, et en particulier la façon dont « nous nous sentons » dans nos engagements avec le monde. Le monde nous agrée ou pas, et c’est notre attention tournée vers l’intérieur qui nous indique ce qu’il en est.

Extéroception, proprioception et intéroception

Extéroception, proprioception et intéroception

La façon dont en tant que récepteurs nous nous rapportons à des œuvres d’art est elle-aussi fondamentalement un exercice d’attention, puisque les œuvres d’art s’offrent à nous comme des objets ou événements que nous rencontrons dans le monde parmi d’autres objets et d’autres événements. Mais, comme cela a été indiqué plus haut, alors que l’attention banale est souvent dépourvue de toute expérience phénoménale prégnante, lorsque nous accordons notre attention à une œuvre d’art, elle est centrée sur le vécu de l’expérience à laquelle l’œuvre nous donne accès.

Ceci est lié à un certain nombre de traits particuliers de notre expérience des œuvres d’art. Deux traits sont particulièrement révélateurs.

Notre relation d’attention banale au monde est guidée par le principe d’économie : nous cherchons à obtenir de la manière la moins coûteuse possible le maximum d’informations. Nous tirons profit pour cela d’une capacité importante de notre esprit :  la capacité de schématisation qui nous permet de réduire la complexité de l’information en ne retenant que ses traits qui nous permettent de l’assimiler à des schémas déjà stockés dans notre mémoire, donc de la traiter comme quelque chose de familier.

Ces mécanismes de schématisation interviennent au niveau de la perception mais aussi au niveau de la catégorisation conceptuelle : on parle ainsi de « schémas perceptifs », de « catégories prototypiques » ou encore d’« horizon d’attente ». Ce n’est que lorsque cette réduction s’avère impossible parce que l’événement rencontré n’est assimilable à aucun schéma familier, que nous avons recours à une attention plus différenciée.

Dans le cadre de l’expérience des œuvres d’art la perception et la catégorisation n’opèrent plus selon ce principe d’économie. L’exploration d’une œuvre d’art ne cherche pas à prendre en compte uniquement le minimum d’éléments nécessaires pour identifier l’objet ou l’événement et nous permettre d’y réagir de manière efficace. Nous adoptons plutôt une attitude de curiosité ouverte, non préconçue et sans plan fixé d’avance : nous laissons l’œuvre nous envahir ou nous nous immergeons en elle (les deux dynamiques opèrent en fait conjointement), aux dépens de l’exploration hiérarchique caractéristique de l’attention « banale » qui vise à acquérir le plus vite possible une croyance stable.

Cycle perceptif de Neisser

Cycle perceptif de Neisser

: La dynamique complexe du regard porté sur une œuvre d’art. Lolita de Lempicka, Jeune fille en vert (1927)

La dynamique complexe du regard porté sur une œuvre d’art. Lolita de Lempicka, Jeune fille en vert (1927)

Notre relation aux œuvres d’art nécessite l’adoption d’un style cognitif particulier.  Les psychologues distinguent en général deux styles cognitifs : le style convergent et le style divergent. Le style convergent cherche à fixer le plus rapidement et le plus économiquement possible une croyance stable à propos d’un objet ou événement : il correspond à la démarche qui réduit le contenu de l’expérience à des schémas perceptifs et catégoriels familiers. Le style divergent se caractérise au contraire par ce qu’on appelle une « catégorisation retardée » (delayed categorization): celui qui adopte ce style prend le temps d’explorer l’objet dans toutes ses nuances, il est ouvert à toutes les associations qui peuvent naître spontanément entre les différents aspects de son expérience mais aussi aux résonnances entre l’expérience présente et sa mémoire. Il est à l’écoute des nuances les plus infimes des affects que l’expérience provoque ou évoque en lui. L’expérience réussie d’une œuvre d’art nécessite que le récepteur adopte ce type de style cognitif.

Prenons le cas de la lecture ou de l’écoute d’une poésie. Le lecteur de poésie doit simultanément prêter attention à son contenu et à la façon dont ce contenu est incarné dans la parole vive du poète, donc aux rythmes, sonorités, rimes et assonances, mais aussi au déroulé des structures syntaxiques, voire aux tracés de l’écrit (s’il s’agit d’un poème calligraphié, comme dans la poésie chinoise ou japonaise) ou à la typographie (lorsqu’il s’agit d’un poème imprimé), et donc aussi aux blancs et aux vides qui entourent le texte.

Tout le monde n’est pas à égalité devant cette tâche complexe. On a montré ainsi que moins une personne fait attention aux aspects non directement sémantiques de la communication verbale dans les situations d’interlocution quotidienne et moins elle est sensible à la poésie. La raison en est qu’elle ne s’intéresse qu’au contenu informationnel, sans être capable de porter attention aux rimes, assonances et autres traits phonétiques ou sonores qui dans un poème modulent la signification et la rendent irréductible au contenu sémantique explicite qu’on peut en abstraire.

A l’inverse, celle ou celui qui est incapable de faire abstraction du timbre de la voix, de l’accent, du rythme, de son interlocuteur rate parfois des informations importantes dans la vie de tous les jours, mais face à un poème il ou elle est d’entrée de jeu dans le bain. Mutatis mutandis ceci vaut pour n’importe quelle œuvre d’art : le style cognitif divergent, qui risque de parasiter l’efficacité de l’attention commune, est indispensable pour aller à la rencontre d’une œuvre d’art.

Hon’ami Kōetsu (1558-1637), Calligraphie d’un poème

Hon’ami Kōetsu (1558-1637), Calligraphie d’un poème

Guillaume Apollinaire, Saignante Flèche, Calligrammme

Guillaume Apollinaire, Saignante Flèche,Calligrammme

L’art vise donc toujours à donner naissance à des objets ou des événements qui favorisent l’adoption d’un type d’attention « coûteuse ». Lorsque nous ne réussissons pas à adopter ce type d’attention, nous passons à côté de l’œuvre, et du même coup à côté de nous-mêmes, comme Proust l’a noté dans un passage célèbre : « Même dans les joies artistiques qu’on recherche pourtant en vue de l’impression qu’elles donnent, nous nous arrangeons le plus vite à laisser de côté comme inexprimable ce qui est précisément cette impression même, et à nous attacher à ce qui  nous permet d’en éprouver le plaisir sans le connaître jusqu’au fond et de croire le communiquer à d’autres amateurs avec qui la conversation  sera possible, parce que nous leur parlerons d’une chose qui est la même pour eux et nous, la racine personnelle de notre propre impression étant supprimée. »

Partie 3 à suivre.

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