Culture et art 2/4

Culture et art 2/4

21 mai. 2021
Jean-Marie Schaeffer

II. Les arts et l’art

Dans l’énumération des activités humaines qui, selon la définition de l’Unesco, délimitent le périmètre de la culture, « les arts, les lettres et les sciences » sont placés en premier. La formule utilisée nous met tout de suite face à un premier exemple des difficultés que pose la définition du terme « art ».  Bien que la Déclaration utilise le terme au pluriel - « les arts » - elle met les « lettres » dans une catégorie à part.  Or une partie des « lettres » - celle que nous avons coutume d’appeler « littérature » (prose, poésie, littérature dramatique) - est manifestement considérée par tout le monde comme un art, alors qu’il n’en va pas de même de l’autre partie traditionnellement incluse dans la même catégorie, à savoir les disciplines humanistes (ou les « sciences humaines » comme on dit aujourd’hui). 

Ce cas illustre une difficulté plus générale que rencontre toute définition de l’art à partir des arts qui en font partie : comment déterminer le périmètre des pratiques créatrices auxquelles on doit appliquer le terme « art » ? L’expérience nous apprend en effet que ce qui est traité comme relevant du champ de l’art (conçu comme une famille de pratiques créatrices socialement marquées) n’est pas stable à travers le temps et à travers les contextes. 

D’abord, au fil de l’histoire de nouvelles pratiques créatrices naissent et viennent enrichir le répertoire transmis. Ce fut le cas de la photographie et, davantage encore, du cinéma qui a libéré les arts de l’image de l’immobilité qui les avait définis pendant des millénaires. Ce fut le cas aussi, plus récemment de l’art numérique.

Beaucoup de ces extensions du domaine de l’art ont pris du temps. Ainsi le roman, ostracisé par les poétiques classicistes du XVIIe siècle, ne s’est imposé comme forme d’art littéraire « légitime » qu’au XVIIIe siècle. La photographie, le cinéma et le jazz furent eux aussi, au début, considérés comme ne relevant pas du champ des arts : la photographie parce qu’elle était supposée être un simple enregistrement des apparences, le cinéma et le jazz parce qu’on pensait qu’ils relevaient du commerce et du divertissement. Tous finirent, grâce à un processus « d’artification » (Nathalie Heinich et Roberta Shapiro) par être acceptés comme des arts au plein sens du terme. Plus récemment, les musiques rock, pop, rap, hip-hop etc., ou, dans le domaine des arts visuels, la bande dessinée et le street-art, confirment la puissance de cette dynamique d’artification qui est aussi une dynamique de promotion sociétale des créateurs et des amateurs engagés dans les pratiques en question. 

Ill. 4a) Un cas d’« artification » :  Frank Zappa and the Mothers of Invention, Uncle Meat, 1969

Ill. 4b) Pierre Boulez et Ensemble Intercontomporain, Boulez conducts Zappa. The Perfect Stranger and other Chamber Works, 1984

On observe des phénomènes du même type lorsqu’on se place dans une perspective interculturelle. Ainsi pendant longtemps les sculptures créées dans les sociétés africaines étaient considérées soit comme des « objets de curiosité », soit comme des documents témoignant du stade supposément primitif de ces cultures. Ce n’est qu’à partir du moment où des artistes occidentaux (Picasso notamment) commencèrent à mettre en évidence leur puissance proprement créatrice qu’elles finirent par être considérées comme relevant de l’art au sens canonique (et occidental) du terme.

Ill.5 Théo Mercier, Sans titre (2020) (masques brisés durant leur voyage entre l’Afrique et la France), Exposition « Ex Africa », (Commissaire : Philippe Dagen), Musée du Quai Branly, Paris, février-juin 2021 (photo : © Siegfried Forster / RFI)

Ill. 6 à gauche: Pablo Picasso, Les Demoiselles d’Avignon (Détail), 1907 et à droite Masque Bobo-Fing, Etumbi, Congo. Donné par Pierre-Antoine Gallien à Pablo Picasso (Collection Barbier-Muller, Genève).

La conclusion qui se dégage de ces quelques exemples est triviale : les arts ne forment pas un système fermé mais une série ouverte. Il est donc vain de vouloir donner une définition générale de l’art en termes d’une énumération des arts qui sont censés en faire partie.

Une autre difficulté résulte du fait que de nombreuses définitions de l’art sont évaluatives plutôt que descriptives. Ainsi, tout le monde accepte que la peinture comme telle, c’est-à-dire comme mode de représentation spécifique, est un art. Mais qui ne s’est jamais exclamé face à un tableau : « Cette peinture c’est pas de l’art ! » ?  Pourtant, si la peinture comme telle est un art, comment cette peinture-ci pourrait-elle ne pas en être un exemplaire ? Le paradoxe n’est qu’apparent, parce que dans la première phrase « peinture » est un terme descriptif et que dans la deuxième c’est un terme de louange qui s’applique à une peinture non pas parce qu’elle est une peinture mais parce qu’elle est une peinture qui a un certain mérite. Notre rapport aux créations artistiques étant toujours un rapport appréciatif et du même coup évaluatif, le deuxième type de phrases ne pose pas de problème en lui-même. Simplement, si on confond les deux on se retrouve avec des malentendus sans nombre. Ainsi le refus de reconnaître comme artistiques certains genres qui par ailleurs remplissent les caractéristiques phénoménologiques d’un type d’art donné, implique toujours une définition évaluative. Par exemple, lorsque le philosophe et esthéticien Adorno excluait le jazz du champ de l’art musical, ce qui se donnait comme une exclusion au nom de critères descriptifs reposait en fait sur une définition évaluative, puisque manifestement le jazz est une pratique musicale.

Enfin, il faut dire un mot d’un type de définitions plus singulières. On peut les appeler « définitions programmatiques », car elles sont l’expression de programmes artistiques et non pas de théories abstraites. Les plus célèbres sont liées au projet abstractionniste (Kandinsky, Ad Reinhardt, l’art minimaliste) ou au projet conceptualiste (Duchamp, l’art conceptuel).  Toutes postulaient que la fonction propre de l’art était de réaliser (ou de découvrir) progressivement sa propre nature, et donc de s’autodéfinir. Concrètement il s’agissait d’extirper des œuvres toutes les composantes qui étaient « facultatives, inessentielles » (Clement Greenberg) du point de vue de leur identité proprement artistique : selon l’abstractionnisme c’était le fait de figurer une réalité extérieure ; selon le conceptualisme c’était le fait de s’incarner dans un objet physique créé par l’artiste. Le problème (pointé notamment par Arthur Danto) est qu’une fois que l’art a atteint son essence et donc est devenu la mise en œuvre de sa propre définition, on ne voit plus très bien comment il pourrait encore évoluer. Le post-modernisme a été, entre autres, un combat mené par de nouvelles générations d’artistes pour échapper à cette clôture historique quelque peu asphyxiante.

Ill. 7a) Marcel Duchamp, Fontaine,1917 (Réplique Galerie R. Schwarz 1960)

Ill. 7b) Ad Reinhardt, Ultimate Painting N°39, 1960

Faut-il conclure de ces réflexions que toute définition descriptive de l’art est impossible ?  Il me semble que non. L’approche descriptive la plus fructueuse est sans doute l’approche fonctionnaliste. Une définition élaborée dans un tel cadre pourrait prendre la forme suivante : une pratique culturelle est une pratique artistique si elle ne peut atteindre sa fonction sociale ultime (quelle qu’elle soit) qu’à travers son appropriation par une conduite attentionnelle appréciative, soit sensible (regarder, écouter, toucher, goûter, humer,…), soit intellectuelle (comprendre), soit, dans la plupart des cas, les deux à la fois.  Une telle définition est ouverte à toutes les pratiques (y compris celles non encore inventées) qui socialement relèvent de la fonction en question.  Il faut aussitôt ajouter qu’elle est simplement heuristique. Elle ne saurait nous apprendre ce qu’est l’art ou ce que sont les arts. En revanche, elle nous indique quels sont les types de pratiques sociales vers lesquelles nous devrions nous tourner pour avancer dans notre compréhension des arts comme pratiques.