En immersion - Amer Amer

En immersion - Amer Amer

16 avr. 2021
Auteur: Godefroy Gordet

« Ça veut dire que vous venez nous voir en répète ? », lançait Elsa Rauchs à notre demande initiale d’immersion dans l’une des répétitions de son projet théâtral AMER AMER, co-créé avec Jérôme Michez, et mettant en scène Tom Geels dans une scénographie signée Lisa Kohl.

Commençait alors une longue série de résidences de recherche, pour tester le matériel textuel, expérimenter avec le public et sceller une base à cette forme hybride de spectacle vivant, entre performance théâtrale, spectacle participatif, et nouvelle dramaturgie. Démarré en septembre 2020 au Brussels Art Melting Pot, leur périple de résidences s’est poursuivi à la Résidence d’Artistes du Pays des Collines, pour s’achever à la Maison de la création de Bruxelles, après être passés par la Kulturfabrik et le Escher Theater. C’est là que nous avons découvert un morceau de leur AMER AMER, moins âpre qu’on l’entend, bien au contraire.

D’une genèse

Ce projet très particulier qui se veut très indépendant déménage de fait de structure en structure pour se créer. « Le gros du budget part dans la location de camionnette pour déplacer la scénographie » s’amuse Elsa Rauchs. En restant en moyenne une semaine sur chaque lieu, l’équipe du projet a déployé une force d’adaptation à rude épreuve, « on va là où il y a de la place ».
Même si la production semble de l’extérieur se faire de brique et de broc, les soutiens et coproducteurs sont pourtant nombreux. On en aura compté près d’une quinzaine en Belgique, en France, et au Grand-Duché, dont le Escher Theater, la Fondatioun StArt-Up – Œuvre National de Secours Grand-Duchesse Charlotte, la Fondation Eté, et le Fundamental - Monodrama Festival, où sera dévoilé une nouvelle étape du projet en juin de cette année. La première officielle aura lieu en janvier 2022 au Théâtre d’Esch.

Amorcée en novembre 2018, ce projet part de loin, très loin. Réunion de plusieurs amis de longue date ayant partagé de nombreux projets artistiques entre la Belgique et le Luxembourg, AMER AMER a émergé d’une série de résidence aux Annexes du château de Bourglinster. « On ne partait pas du tout pour faire une pièce à l'origine. Nous nous sommes enfermés pour chercher des trucs, expérimenter. On allait comme à la recherche de conviction pour la scène et de là est sorti AMER AMER », explique la metteure en scène.

© Godefroy Gordet

En explorant la question de leur propre place en tant que spectateurs, ce qu’ils aimeraient voir au théâtre, le duo Rauchs/Michez font pièce de ce qu’ils n’ont encore jamais vu, quelque chose qui « pourrait nous déplacer en tant que spectateur », précise Rauchs. Et, d’une illumination de Jérôme Michez voulant faire intervenir une spectatrice pour jouer le rôle de la mère dans son texte, AMER AMER s’est éveillé comme un spectacle novateur, dans l’expérience qu’y vivent les spectateurs.

Un projet participatif

Organisée à la mi-février, notre infiltration dans cet AMER AMER n’a pu se faire qu’un mois plus tard, la veille d’un rendu en public. L’équipe venait justement de donner une version « en l’état » de son spectacle et reconditionnait certains détails, suite à une pléthore de retours plus ou moins concluants.

Arrivé dans ce contexte, le trio, en répétition au Escher Theater, ne nous a pas laissé dans notre coin comme c’est d’usage pour ces papiers. « Comme vous êtes là, on aimerait travailler avec vous », explique Rauchs, pour que rapidement nous revienne en mémoire le pitch qu’elle nous avait fait, un mois auparavant : « il s'agit d'une pièce pour deux personnages, un fils et sa mère. Le fils est joué par un comédien et une femme du public est invitée à monter sur scène pour jouer la mère. C'est vraiment une femme du public, pas une comédienne, rien n'est organisé à l'avance, et la pièce est écrite de façon à ce que Tom guide la spectatrice dans leur parcours de jeu ».

© Godefroy Gordet

Du coup, il fallait se prêter au jeu, se mettre au service du projet, même si notre investigation silencieuse et en invisible en serait brouillée. Mais l’intérêt pour le trio était grand, plaçant dans notre « collaboration » l’espoir d’une nouvelle exploration des mécanismes de jeu, du cadre de liberté que se permet la spectatrice qui viendrait sur scène, pour clarifier les codes guidant la dramaturgie et construisant le récit, « l'histoire à raconter », comme le résume Elsa Rauchs.

Pièce performative

Alors, nous aurons été cobaye de cette pièce relevant du concept d’une immersion éprouvée face au comédien. Un théâtre d’expérience, où un spectateur vit de l’intérieur le spectacle, quand les autres observent la représentation qui se veut unique à chaque fois. AMER AMER est une forme qui joue avec les accidents provoqués en scène entre le quidam qui y est invité, et le comédien professionnel.

« Je n’ai jamais travaillé sur un projet aussi performatif » confie Tom Geels qui, lui aussi semble dérouté lors de notre longue scène. Et c’est bizarrement très agréable, fort de sensibilité. Et puis Geels est d’une grande douceur, nous accompagnant avec beaucoup de bienveillance. Lui dispose d’une grande liberté, provoquant le miroir, nous invitant à « reproduire ». En même temps, il est face à une forte exigence de présence et d’improvisation, en fonction des personnalités qu’il rencontre.

© Godefroy Gordet

On est comme privilégié de partager ce moment avec lui. Un instant de théâtre, valorisant une dimension humaine immense. Car, pour un spectateur, c’est un acte important que de monter sur scène, de se confronter aux membres du public, à ceux qui, avant, étaient au même niveau de perception des choses et qui peuvent rapidement devenir effrayant.

À double-tranchant

Pourtant, si cela peut être génial, c’est tout de même un pari risqué que de travailler avec pour matière principale le spectateur, ici en l’occurrence une spectatrice. Pour elle il y a plusieurs mondes à s’approprier, celui d’une scène dite « sacrée », qu’il l’est habituellement interdit de fouler, celui d’une spectatrice abandonnant son statut confortable, et celui d’un personnage à adopter corps et voix, voire âme…

Et si beaucoup de participants collaborent, d’autres n’ont pas la même angoisse face à la scène, la même implication, ou la légèreté de se laisser porter par les indications que donne Geels. Au sujet d’une personne qui ne voudrait pas se prêter au jeu, Rauchs explique : « ça nous arrivait beaucoup au début, nous n’étions pas prêts. Maintenant, ça nous arrive de moins en moins ».

En scène, de nombreux ressorts et solutions sont à disposition du comédien pour transporter le spectateur dans l’histoire. Les potentialités de jeux ont été décuplées, pour que « ça ne se casse pas la gueule », d’après Rauchs. Et d’ajouter « Tom est vraiment dedans, il connait les outils qui sont sur scène et se met à l’écoute. Tout est tellement bétonné dans sa tête qu’il peut vraiment accompagner la personne et la ramener dans la ligne dramaturgique ».

AMER AMER est une pièce où le spectateur est indispensable, et où la construction scénique dépendant de lui. Et c’est devenu si rare dans le spectacle contemporain de se préoccuper du spectateur qu’on ne peut que les remercier pour cela.

© Godefroy Gordet

Mais alors, qu’en est-il des autres, vissés sur leur siège devant ce duo qui se découvre et tente de donner à entendre l’histoire tendre et pleine de nostalgie d’une mère et son fils. Nous n’étions pas dans le public, difficile donc de dire ce qu’il en est, mais d’après Elsa Rauchs, « de l'extérieur c'est beaucoup plus riche que de l'intérieur. On ne se rend pas compte, mais le public voit toutes les variations qui se déroulent devant lui ».

Ces accidents que nous mentionnions plus haut, donnent la matière première à la construction d’une relation. Les hésitations des premiers instants, les regards qui se perdent dans le vague, les paroles qui se répètent comme pour tuer le silence, tout cela constitue aussi ces choses que l’on rencontre dans la vie. « Ce sont ces petits trucs, ces micromouvements qui sont vrais, qui ne sont pas joués, qui sont là parce que la personne se transforme au fur à mesure, tout ça le public le voit », ajoute Rauchs.

Sans s’en rendre compte, la maladresse des premiers pas du spectateur en scène forme la véracité d’un récit que chacun, en salle, appréhende selon son vécu propre. « Dans ces micro-fictions qui varient tout le temps, il se raconte toujours un peu autre chose. Nous ne sommes pas du tout maître de l'histoire, même si la ligne est relativement toujours la même, les gens dans le public se racontent des choses différentes ».

Engagé avec beaucoup d’apriori, on ressort convaincu d’une expérience très enrichissante. C’est finalement profondément théâtral, une dramaturgie en mouvement. La comédienne d’un jour se met à l’aise petit à petit pour devenir un personnage à part entière pour les spectateurs. Un personnage modelé par les co-metteurs en scène et le comédien qui, comme des chefs d’orchestres, sifflent les notes de la partition à leur musicien.