La scène musicale au Luxembourg – une analyse (Partie 1/3)

La scène musicale au Luxembourg – une analyse (Partie 1/3)

08 juin. 2021
Auteur: Godefroy Gordet

La scène musicale au Luxembourg – une analyse  (Partie 1/3)

Difficile de situer chronologiquement la naissance de l’industrie musicale luxembourgeoise. Si l’histoire de la musique du pays connait plusieurs siècles de création artistique, depuis l’écriture de De Feierwon en 1859 par Michel Lentz, en passant par l’influence musicale qu’aura eu le compositeur Laurent Menager, jusqu’à l’avènement de certains grands noms tels que Francesco Tristano, Pascal Schumacher, ou encore Claudine Muno, pour ne citer qu’eux, l’industrie musicale à proprement parler est encore assez récente.

Comment s’organise cette faune de musiciens, dans un pays où les professionnels gravitant autour des artistes de la musique luxembourgeoise sont assez rares et où les possibilités de se montrer ne sont pas si nombreuses ?

On observe aujourd’hui que les structures de programmation musicale du territoire luxembourgeois s’attaquent à l’import comme à l’export de projets de plus en plus ambitieux. À l’évidence, le secteur musical luxembourgeois arrive à ouvrir des portes au-delà de ses frontières pour faire voyager ses artistes, autant que d’en recevoir dans les salles du pays grand-ducal.

Point de situation sur une industrie musicale luxembourgeoise en plein essor.

Des institutionnels devant et derrière le miroir

Particularité très répandue au Luxembourg, beaucoup de décideurs culturels locaux ont un passé dans la musique. Certains poursuivent même leurs activités musicales en marge de leur travail au sein de structures institutionnalisées. Bon nombre d’entre eux ont ainsi une connaissance du secteur à tous les niveaux : en tant qu'artiste et, hors de la scène, en tant qu’acteur de l’industrie.

Reeperbahn Festival 2019 © Norman Gosch

Reeperbahn Festival Reception 2019 © Norman Gosch

Giovanni Trono, ancien directeur de Music:LX et aujourd’hui « Head of music » au sein de Kultur|lx, n’en démentira pas : « je suis encore et avant tout musicien ». Baignant dans la musique à l’aube des années 2000, une époque où le pays manque cruellement de structures, Trono, avec d’autres musiciens, monte Ownrecords, un label indépendant avec lequel il tente d’exporter la musique locale à l’étranger. Parti vagabonder à Barcelone et Montréal, à son retour il se retrouve chez Music:LX, le bureau d’exportation musicale du Luxembourg. « Je voulais partager mon expérience et aider de jeunes musiciens à se développer à l'étranger ».

Ayant vécu lui-même les difficultés du parcours de musicien, il essaye d'apporter de l'aide à d'autres musiciens même s’il n’est pas magicien, comme il l’explique, « il n'y a pas de formule toute faite, chaque artiste va avoir sa propre approche ; ce qui marche pour l’un, ne marchera pas forcément pour l’autre. Il faut toujours se renouveler, s’adapter à l'artiste, ce qui rend la chose complexe ».

Au sein de Kultur|lx, le rôle de Trono et de son équipe reste le même : « promouvoir la scène musicale luxembourgeoise à l’étranger, auprès de l’industrie musicale à l’international ». Trono se voit comme « dénicheur d’opportunités », faisant figure de pont entre l’artiste et l’industrie, d’autant plus que sa structure peut également apporter un soutien financier à l’export selon les projets. Un rôle essentiel face à l’une des problématiques majeures du secteur qui « manque de visibilité́ et de supports de diffusion. Les artistes n’ont parfois pas l’opportunité́ de s’exporter », comme l’explique Loïc Clairet, coordinateur général des Francofolies Esch/Alzette.

Ce dernier-né́ de la grande famille des Francofolies à travers le monde affiche également des ambitions allant dans le sens du rayonnement international du multiculturalisme luxembourgeois. « Notre rôle est de soutenir les artistes Luxembourgeois en leur proposant un espace pour présenter leur art, leur permettre de tisser des réseaux et leur offrir une visibilité́ européenne », développe Clairet, dont l’équipe n’a pas encore eu l’occasion de proposer un festival suite à la crise sanitaire.

Même combat pour John Rech, directeur et programmateur du Centre Culturel Opderschmelz de Dudelange. Encore et toujours musicien, lui aussi entretient une relation passionnelle avec la musique, tout en restant confronté aux différents points de vue du secteur.

MAZ © Zach Glavan

MAZ © Zach Glavan

Un des membres fondateurs de Music:LX, il en garde des ambitions assez similaires dans l’accompagnement des musiciens locaux, mais aussi la volonté d’échanges internationaux : « dans notre programmation musicale, nous essayons de proposer une offre variée, tout en étant précurseur au pays pour le jazz. Nous soutenons la production nationale en offrant un programme de résidence qui accueille chaque année entre 8 et 12 artistes ».

L’Opderschmelz est un service culturel de la ville de Dudelange qui soutient la création locale, nationale et internationale – tous domaines confondus – et cherche à débusquer les stars de demain. « Nous partons toujours à la découverte. Beaucoup d'artistes sont passé ici très tôt dans leur carrière. Peu de gens savent que le premier concert de Diana Krall c'était ici, devant 120 personnes », se souvient Rech.

De son côté, Marc Scheer, programmateur musique de la Kulturfabrik à Esch/Alzette est également passé par la scène. « J'étais chanteur dans un groupe de hardcore métal, mais je ne dirais pas que j’ai été vraiment musicien. De nombreuses personnes qui travaillent dans le secteur ont commencé avec des activités autour d’un groupe ».

Bien avant la Kufa, au milieu des années 90, Scheer organisait déjà des concerts au Luxembourg. En 2008, il est embauché par le Centre culturel Prabbeli de Wiltz pour stimuler une programmation tournée vers les musiques alternatives, « dans un endroit où il n’y avait pas grand-chose ».

En 2019, il rejoint l’équipe de la Kulturfabrik, pour essuyer une pandémie et commencer le début de sa programmation entre « drames et opportunités ». Lui aussi aura été actif au sein du Conseil d’Administration de Music:LX, comme si tous s’étaient donné rendez-vous pour consolider un parcours rempli d’ambitions en lien avec l’évolution du secteur musical luxembourgeois.

Une industrie musicale en création

Le fonctionnement du booking et du management d’artistes de la scène musicale au Luxembourg est encore compliqué à définir tant l’industrie locale, si on peut parler d’« industrie », en est encore au commencement de son développement. Malgré la présence de nombreux artistes très intéressants, on constate un manque flagrant dans certaines branches professionnelles liées à l’encadrement de ces artistes. Comme le souligne avec ferveur Giovanni Trono, « il est absolument nécessaire de motiver les jeunes à s’engager dans de tels métiers si nous voulons développer la scène musicale luxembourgeoise et avoir davantage de succès internationaux dans le futur ».

Reis Demuth Witgen 2018 © Botcazou

Reis Demuth Witgen 2018 © Botcazou

Il s’agit de reconnaître et de valoriser ces métiers de l’ombre, et de stimuler la création d’une industrie notamment à travers la mise en place d’aides financières comme cela peut être observé dans d’autres pays. « Ce sont des emplois précaires car le développement d’artistes n’apporte pas ou très peu de revenus, surtout au début d’une carrière », précise Trono.

Néanmoins, il est primordial pour l’artiste d’être entouré de professionnels. Ceux-ci font un véritable travail de fond sur le terrain pour représenter les musiciens, pour permettre à ces derniers de se concentrer sur la création. « Ces professionnels facilitent notre travail à l’export. Un artiste entouré par un booker, ou un manager, inspire plus de crédibilité dans un marché très concurrentiel et saturé », note encore Trono.

À ce stade, force est de constater que ces métiers périphériques sont quasi inexistants au Luxembourg. Marc Scheer explique que la Kulturfabrik compte aussi travailler sur cette thématique, dans le cadre de son programme d’artistes-associés en résidence. « Dans le cadre du projet de résidence, avec les moyens humains et matériels qu'on a, nous essaierons de soutenir ceux qui ont commencé des activités périphériques, indispensables au développement d’un groupe ou projet musical ». Très souvent, les artistes luxembourgeois doivent s’entourer d’acteurs étrangers. Le besoin est palpable dans ce qu’on nomme la « production » et les formations des jeunes vers ces métiers doivent être appuyées. « Quand on n’a pas les moyens d'être artiste professionnel*le, il est important d’avoir au moins l'opportunité d'être accompagné*e, pour pouvoir bénéficier de tout son temps pour les répétitions et les concerts. Ce manque d’encadrement constitue un problème au Luxembourg », explique le programmateur musique de la Kufa.

Pour Loïc Clairet, un artiste doit être accompagné d’un manager à un stade qui justifie cet accompagnement, dans la mesure où les tâches associées au booking, aux négociations ou encore à l’administratif, prennent un temps considérable. « L’artiste ne doit cependant pas se décharger de ses responsabilités et voir le manager comme la réponse à tout. Agrandir les réseaux, travailler, etc... l’artiste doit d’abord se frotter à cela pour comprendre le sens du travail commun avec son manager », conseille le coordinateur des Francofolies d’Esch/Alzette.

« Pour moi, quand on voit que telle ou telle personne accompagne un projet, on sait déjà que la qualité sera là. Après, c’est l'originalité du projet et la volonté du musicien qui fait la différence », explique John Rech. En tant que programmateur, il est bombardé de mails, « entre 200 et 300 mails quotidiennement ». Pour lui, l’essentiel est d’abord de se faire un nom en live, avant de penser professionnalisation. « Je conseillerais toujours aux artistes de beaucoup jouer parce qu'on s'améliore à chaque concert. Quand on voit un artiste sur scène et qu'il représente ce qu'il fait d'une manière très intense, on se laisse prendre au jeu ».

Reeperbahn Festival 2015 Say Yes Dog © Benjamin Heidrich

Reeperbahn Festival 2015 Say Yes Dog © Benjamin Heidrich

Petit pays, je t’aime beaucoup, mais…

Reste à trouver les salles pour se produire et cumuler les concerts pour se faire ce « nom ». Car comme le soutient Giovanni Trono, « une des problématiques du secteur musical au Luxembourg, c'est la (petite) taille du pays ». Même si les structures locales déploient beaucoup d’énergie à programmer les artistes locaux, au bout de quelques concerts au Luxembourg, ces derniers se doivent de franchir les frontières. Les musiciens locaux sont ainsi très vite confrontés à l’international, sans forcément avoir acquis l’expérience nécessaire. « Lancés très tôt à l'export, les musiciens ne sont souvent pas encore prêts et se retrouvent confrontés à la dure réalité de la concurrence accrue à l'étranger », ajoute le « Head of music » de Kultur|lx.

« Nous soutenons une programmation locale mais aussi européenne et internationale dans la musique… Nous faisons cette bascule entre des artistes locaux que nous proposons et les artistes internationaux », voilà comment Loïc Clairet explique la ligne des Francofolies.

Au pays, les programmateurs institutionnels sont évidemment attentifs au vivier musical national, même s’ils ne peuvent se cantonner à décliner une programmation uniquement locale, comme l’explique John Rech. « Avec mes collègues Patricia Jochheim – pour le jazz – et Marlène Kreins – pour la danse et le théâtre – nous sommes constamment à l'affût de découvertes. Nous entretenons de très bonnes relations avec les scènes à Luxembourg – en témoigne le récent accueil du projet associant Herr Bender et Edsun – et à l’étranger, avec des festivals comme Like a Jazz Machine ou le Zeltik ».

C’est ce que défend également Marc Scheer dans sa vision de la programmation musicale de la Kulturfabrik. L’objectif étant de « replacer la Kufa sur les radars des scènes musicales nationale et internationales », en développant une stratégie autour de la salle principale « avec une programmation ambitieuse, éclectique, pour retrouver une certaine ligne » et en dédiant la programmation de la petite salle « à des groupes émergents, ou des groupes de niche, qui ne trouvent pas de scène ou de plateforme de diffusion au Luxembourg ».

ootc (c) BRKFST

ootc © BRKFST

Ce mélange d’artistes locaux et étrangers dans les programmations des structures nationales est aujourd’hui la règle. Il permet autant de découvertes que d’échanges et de mises en réseaux pour tous les artistes concernés. Toutefois, la véritable préoccupation du secteur tourne autour « du manque d’une véritable industrie, et de sa reconnaissance », comme le souligne Giovanni Trono.

Cette industrie en construction doit nécessairement stimuler des vocations autour des métiers de la musique : des métiers liés au management, à la technique ou encore l’administration. « Il est temps de créer des mesures de levier pour que les jeunes se lancent dans les métiers de l'industrie musicale », ajoute Trono.

Il prend pour exemple le développement réalisé en Belgique, il y a plusieurs années. « La Belgique a compris qu’il était important au niveau national de développer ses artistes à l'étranger. Le retour sur investissement est indéniable ». À la vue de parcours d’artistes tels que Stromae, Angèle ou encore 2 Many DJ’s, les résultats ont été au rendez-vous. Des cartons internationaux obtenus grâce au développement de labels, d’acteurs indépendants, de structures de management d’artistes, permettant à ceux-ci de se concentrer pleinement sur leur musique.

Des métiers que tous décrivent comme « indispensables », et dont nous aborderons les rouages dans la seconde partie de ce dossier, à travers les témoignages de professionnels indépendants du secteur musical luxembourgeois.