5 questions autour de Stronger than memory and weaker than dewdrops

5 questions autour de Stronger than memory and weaker than dewdrops

© Markiewicz et Piron
24 sep. 2021
Auteur: Godefroy Gordet

« Markiewicz & Piron TM »

Interrogés pendant le montage de leur exposition Stronger than memory and weaker than dewdrops qui s’ouvre ce vendredi 24 septembre au Casino du Luxembourg – Forum d’Art Contemporain et court jusqu’au 30 janvier 2022, Karolina Markiewicz et Pascal Piron accusent une fatigue légitime. À H-48 du vernissage, leurs réponses à ces questions ont été confiées à la pause scolaire du midi – artistes au « musée », ils sont profs à la « vie ». Les voilà tout aussi bouillonnants, expliquant leur travail autour de cette exposition comme « une sorte de questionnement sur l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction », faisant référence à deux formes d’éthiques politiques identifiées par Max Weber, économiste, sociologue et philosophe allemand de la fin du 19e siècle. L’occupation du Casino par le duo d’artistes luxembourgeois n’est clairement pas anodine.

Depuis 2013, Markiewicz et Piron prolongent indéfectiblement un travail artistique d’une puissance, d’un mordant et d’une humanité assez rare dans le milieu. De Everybody should have the right to die in an expensive car, commissionné par l’AICA (Association internationale des critiques d'art) pour le Kiosk, à leur grande exposition Putain de Facteur Humain – Précieux Facteur Humain, en passant par leurs films Mos Stellarium, Side Effects of Reality, Fever, Sublimation, My identity is this expanse! ou encore The living witnesses, leur travail passionne autant qu’ils montre de la passion. Influencés par l’esthétique du poète autant que celle de la réalité virtuelle, ils s’installent dans les espaces du 41 rue Notre Dame avec le même zèle et d’un regard jeté sur ce monde proposent un écho à la réalité. Ainsi, avant d’ouvrir l’exposition collective Freigeister au Mudam en novembre puis d’intervenir sur le pavillon luxembourgeois de l’exposition universelle de Dubaï en janvier 2022 – à laquelle ils prennent part aux côtés de six autres artistes –, ils vernissent Stronger than memory and weaker than dewdrops comme une nouvelle page tournée dans leur recherche.

© Markiewicz et Piron

© Markiewicz et Piron

Il y a près de 9 mois – comme un symbole –, vous nous teasiez votre prochaine exposition Stronger than memory and weaker than dewdrops au Casino, prévue à l’origine du 5 mars au 6 juin 2021, finalement reportée du 25 septembre au 30 janvier prochain. Aviez-vous des craintes quant à la tenue de cette exposition et comment se construit ce genre de projet où la deadline peut s’allonger continuellement ou même disparaître d’une norme sanitaire à l’autre ?

Il est important de remodeler un projet de cette envergure, avec les sujets que nous travaillons dans ce beau grand lieu rempli d’une histoire bourgeoise et politique. Nous voulions casser l’espace et transgresser les limites. Nous avons eu la chance d’être accompagnés par Kevin Muhlen, Stilbé Schroeder et l’équipe du Casino tout au long des mois. Avec Kevin, on se parlait régulièrement pour garder un esprit alerte. Certains aspects du projet initial sont restés, la thématique évidement et l’idée de déplacer les limites des salles. Nous voulions mettre en parallèle l’histoire et ce qu’il en résulte. Il fallait qu’on s’approche le plus près possible à nouveau de l’histoire montrée, vue, racontée et éprouvée par les individus.

Et de cette observation, nous avons imaginé comment l’histoire se vit. Les gloires, les bouleversements, les ruptures historiques, les changements ou les récurrences les plus atroces auxquelles on finit par s’habituer. Telle que la fuite de milliers de réfugiés, leurs morts et toutes les images de ces personnes piégées sur la mer Méditerranée, des images qui s’imprègnent dans notre esprit, voire même dans notre rétine. En fait, tout ce qui s’inscrit dans l’histoire et tout ce qui est transmis, comment est-ce vécu et éprouvé par un jeune ou un enfant, c’est ça aussi que nous montrons. Quel avenir peut-il, peut-elle se construire ? Y a-t-il encore de l’espace pour l’espoir ? On survit à beaucoup en tant qu’être humain quand on est réfugié, même jeune, même enfant. On est résilient, dit-on, mais brisé. Et puis là-dessus, sur ces destins cassés, l’histoire officielle se raconte souvent différemment, avec des prétextes et des excuses.

 Ainsi, vous montrez un ensemble multimédia dans cette nouvelle exposition, prenant pour direction « la poésie contemporaine, pour exprimer l’actualité du monde, mais aussi son histoire et ses mythes ». Vous évoquiez à la genèse du projet le souhait de travailler avec l’intelligence artificielle et l’argile pour dessiner une exposition plus « lumineuse et colorée ». Comment se sont transcrits ces désirs de nouveaux outils et, concrètement, qu’elles sont leurs déclinaisons dans les espaces du Casino ou ailleurs ?

L’exposition est de toute évidence plus lumineuse et colorée et on a bien travaillé avec l’intelligence artificielle et les deepfake pour réfléchir différemment aux discours officiels. Nous avons travaillé les murs aussi. Pas en argile, mais à même les murs, nous avons réalisé de très larges fresques. Des scènes de bateaux sur la mer avec des couleurs inversées. Le fait de travailler aussi tous les jours pendant un temps limité mais confortable avec une équipe technique exceptionnelle donne plus de courage de s’essayer à des nouvelles approches. Ce fut comme un jeu, un jeu très appliqué, très sérieux. Cette période aurait pu durer des années, parce qu’il y a eu un échange humain avec les équipes et les collaborateurs artistiques.

Stronger than memory and weaker than dewdrops est une sorte de poétisation de l’histoire politique, sociale, anthropologique et ethnique. Nous y avons beaucoup pensé aux enfants, peut-être que c’est pour cela que nous avons voulu jouer avec les couleurs primaires et les superposer couche par couche, puis avec les reflets aussi et les échos. Il n’y a que la poésie dans toutes ces formes qui permette de sublimer la violence que nous créons collectivement à travers le temps. Nous serons de drôles d’ancêtres pour les futures générations, d’ailleurs. À tous les niveaux. Ce que font les êtres aux êtres, mêmes les plus proches, mêmes les plus civilisés est cruel et nous empêche de construire sereinement le futur. Il se construit pourtant, mais il semble que seules les grandes ruptures ontologiques, les guerres, les catastrophes naturelles, les pandémies, l’exil forcé ou des chocs peuvent nous réunir dans la même réalité, nous remettre à niveau un instant pour avancer en construisant. Ça ne dure pas longtemps pourtant. Il semble que nous sommes incapables de véritable, durable altruisme. Pour survivre, quand on pense aux autres, il est donc mieux de poétiser par les mots, par les gouttes de peinture, par les couleurs, les assemblages. C’est peut-être une forme d’espoir, d’un point de vue artistique bien sûr. 

© Markiewicz et Piron

© Markiewicz et Piron

Par les mythes et les abstractions vous expliquez faire la représentation « d’un monde parallèle, presque enfantin, à travers lequel il est possible d’expliquer les histoires et les faits, même les plus marquants, même les plus durs ». Une direction artistique fortement marquée par les événements internationaux de cette dernière année, entre la crise sanitaire mondiale, la répression de Hong Kong par la Chine, le mouvement Black Lives Matter ou encore le drame de l’Afghanistan… Entre violence, fragilité et amour, que voulez-vous que cette nouvelle exposition raconte sur notre monde ?

On ne souhaite en aucun cas amoindrir les faits – les hommes et les femmes qui essaient à tout prix de monter à bord d’avions et tombent au sol comme de pauvres petites pierres – et il ne faut en aucun cas faire abstraction. Nous avons mis en couleur toute cette violence à laquelle nous nous habituons tous lorsqu’ils ne nous arrivent rien ou presque rien dans notre propre contexte. La mer nous l’avons même considérée comme un feu extrême, du coup les vagues se sont transformées en flammes. Les couleurs des drapeaux ont coulé par endroits, tellement notre histoire commune, notre comportement collectif et notre oubli est à pleurer, celui des colonisations, de leur extrême violence. Et puis il y a les mots aussi, la poésie forte, indélébile, imprégnée de tous les destins fracturés, la poterie de Meena Keshwar Kamal (interprétés par Elisabet Johannesdottir) et la poésie de Mahmoud Darwish (interprétés par Khalid Abubakar).

Tous deux différents, ils apportent pourtant une autre langue, une autre réflexion. Les couleurs n’y peuvent rien, elles sont belles, les reflets sont magiques et les glitchs permettent de supporter, un peu comme le font les larmes. On s’est souvenu qu’enfants, on éprouvait les choses qui se déroulaient autour de nous comme lumineuses et colorées, même la violence. Les enfants ont une faculté de faire de tout un jeu. On s’est dit que peut-être est-ce comme ça que se construit l’instinct de survie, cette fameuse résilience est-elle portée par les enfants et les poètes ? Pour My identity is this expanse!, le film en réalité virtuelle produit par a_Bahn et crée en collaboration avec Tamiko Thiel, nous avons écrit l’histoire d’un jeune ou d’une jeune de cette manière. Il ou elle survit parce qu’il ou elle convoque son imagination, ses souvenirs et la poésie. C’est Yunus Yusuf, jeune Afghan de 13 ans, qui nous a inspirée. Il est arrivé seul au Luxembourg au bout d’un périple d’une extrême violence, enfermé dans des boîtes de transport, coincées sur des camions. Il est le symbole de tous ces jeunes qui arrivent comme ça. Comme Mahmoud Darwish a été le symbole de la poésie de l’exil.  

Si, en s’y plongeant, on comprend votre travail artistique comme profondément humaniste, délivrant une forme d’espoir pour le futur de ce monde, de prime abord, il semble foncièrement pessimiste, partisan du « tout n’ira pas bien, tout ne changera pas en mieux… », sans une volonté collective. Une notion de « collectivité humaine » qui revient continuellement dans votre démarche dans une société qui a tendance à se regarder le nombril. Dans ce sens, pour reprendre la formule de Hubert Reeves mise au jour dans votre exposition Putain de Facteur Humain – Précieux Facteur Humain au Pomhouse de Dudelange en 2020, de votre point de vue, comment passe-t-on de « ce qu’on sait à ce que cela implique » ?

En écoutant attentivement, en s’approchant le plus près, en apprenant à connaître, en échangeant. Les enfants ne naissent pas racistes, ils le deviennent par le biais du discours et des actes des adultes. C’est un choix non pas individuel, inhérent à la personne qui se construit dans l’enfance, mais souvent un choix éducatif, d’exemple. Tout n’ira pas bien et il y a du boulot pour que tout ne s’effondre pas ! Ce boulot est forcément collectif et s’inscrit dans le temps. Il faut avoir un œil sur tout : le passé, le présent politique, démographique, économique et le présent émotionnel, la réalité poétique, simplement parce qu’on a des cœurs. Ce boulot à accomplir est constitué de multiples petits précieux facteurs humains. Un jeune, quand on le porte tous, sera fort, beau et avancera, construira, c’est ça le boulot précieux. Comme un jardin entretenu par plusieurs têtes et plusieurs mains. Ce village qui élève un enfant, c’est vrai. Dans l’idéal, ce n’est pas un mythe. C’est comme ça qu’on crée un futur. Le Luxembourg a une sacrée chance d’avoir des jeunes qui viennent de partout, qui savent comparer ici à là-bas et ramener leur là-bas à ici. Ça nous enrichit sacrément tous. On peut se permettre de dire ça, parce qu’on enseigne, on est avec eux et on les inclut très volontairement toujours et peut-être de plus en plus dans notre travail artistique ou cinématographique. 

© Markiewicz et Piron

© Markiewicz et Piron

Comme pour votre installation et film en réalité virtuelle My Identity is this Expanse!, à nouveau, le poème If I Were Another de Mahmoud Darwish devient l’un des éléments centraux de votre exposition, toujours pour guider l’idée « de se perdre dans l’autre ou de se confondre avec l’autre ».  Ce texte est devenu un véritable leitmotiv, voire un hymne à votre recherche artistique. De quelle manière avez-vous défini cette « union » ou « symbiose » entre les uns et les autres spectateurs/visiteurs de votre exposition Stronger than memory and weaker than dewdrops ?

On souhaite une chose à travers cette exposition pour le spectateurs/visiteurs : un plaisir de réfléchir soi-même ou avec d’autres, chacun à son niveau, enfant, jeune ou adulte, sur ce qui se voit, ce qui est vu, ce qui se dit et ce qui s’entend. On veut transmettre les nouveaux mots comme nous les avons perçus : comme des spots qui éclairent une partie de l’histoire. Ce qui nous intéresse c’est l’histoire, faite d’histoires très particulières, écrites à travers le temps et l’espace et réécrites ou réassemblées à travers l’art, la poésie, la peinture, les différentes techniques et technologies, le son, les installations et la performance – tout cela donne une vision d’ensemble et se rapproche davantage des destins individuels et créent d’autres compréhensions. Et surtout nous souhaitons créer la rencontre nécessaire pour une forme de compassion peut-être, pour la construction, celle avec Mahmoud Darwish évidemment, mais aussi Meena Keshwar Kamal et les mots des jeunes interviewés dans les vidéos portraits. 

Il y aura une performance live récurrente dans l’exposition toutes les fins de semaine avec Khalid Abubakar, acteur de cinéma et de théâtre Somali-Syrien qui incarne la rencontre. Il y également la voix d’Astà Fanney Sigurdardottir qui chante une chanson composée ensemble et qui résonne en nouveau requiem. Des images glitchées, des barrières à passer, des mots lumineux, des peintures, des images ultra lentes, le déséquilibre des nations, détonantes et appartenues, et neuf portraits vidéo multi-colorées en circulation de Green Ahmed, Rama Alhussein, Mariam Diallo Ezzaki, Christina Khoury, Nasrall Kardani, Pedro Moisès, Sufyan Hashim, Armend Shkodra et Yunus Yusuf. Des témoignages très personnels sur leur enfance et leur vision pour l’avenir. C’est tout, et c’est déjà beaucoup.