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Author: liz.wolteralac.lu
Auteur
Célia Turmes

©Klara Beck

Jusqu’au 30 juin 2021, la place de la Résistance à Esch-sur-Alzette accueille l’œuvre de Francine Mayran dans une exposition en plein air, en cohérence avec cet endroit symbolique.

C’est en passant par la place de la Résistance à Esch-sur-Alzette que l’on aperçoit 30 panneaux installés directement devant le musée de la Résistance. Il s’agit de l’exposition bilingue « Témoigner de ces vies / Von diesen Leben zeugen » présentant l’œuvre de l’artiste strasbourgeoise Francine Mayran.
Loin d’être anodin, le choix du lieu d’exposition est en lien étroit avec la symbolique du site : les panneaux, fixés aux arbres se trouvant devant le musée, montrent des reproductions d’œuvres de l’artiste accompagnées de textes venant également de sa plume. Chaque panneau évoque la Shoah et le génocide. Inauguré en 1956 et érigé en l’honneur des victimes du nazisme et des ouvriers décédés dans les mines et usines du sud du pays, le musée de la Résistance consacre une place importante à la documentation du système concentrationnaire et au sort des Juifs du Luxembourg.

Vue d'ensemble de l'exposition ©Célia Turmes 

Peindre la souffrance
Si Francine Mayran, à la fois psychiatre et psychothérapeute et passionnée de peinture, traite aujourd’hui des sujets tels que le génocide, la mort et l’oubli, ces thématiques ne l’ont pas préoccupée en ses débuts d’artiste.
Après une période d’expressionisme abstrait, elle décide en 2008, confrontée à la souffrance individuelle de ses patients, de peindre la souffrance collective. C’est la découverte d’une photo de déportés qui l’oriente vers la peinture de la souffrance[1]. Depuis, elle dédie sa peinture entièrement aux souvenirs non seulement de l’Holocauste, mais aussi d’autres génocides de l’Histoire. Son travail inclut également l’écriture de petits textes évoquant des passés traumatisants, textes qui font partie de son livre « Témoigner de ces vies – peindre la mémoire » et qui accompagnent les œuvres de cette exposition.
Par ailleurs, ce travail relève d’une dimension autobiographique pour l’artiste dont les parents, des Juifs alsaciens, échappèrent aux camps de concentration.

Témoigner de l’indicible     
Mais comment peindre la Shoah ? A-t-on le droit de la re-présenter alors qu’on ne l’a pas vécue ? L’artiste fait face à ses questions en travaillant à partir de témoignages qu’elle lit et surtout écoute, restant ainsi fidèle à sa fonction de psychiatre. D’autres sources sont des photographies de camps, qu’elle modifie en prélevant un détail ou bien en associant des images. Ainsi, sa peinture réalisée dans des teintes sombres et grises met en scène des motifs multiples : la marche silencieuse de déportés en route vers les camps, des résidents aux visages fantomatiques rassemblés derrière des murs de barbelés ou sinon des paysages et bâtiments témoignant de crimes atroces, estompés dans une peinture tendant vers l’abstraction.

L'exposition associe les textes aux peintures de l'artiste ©Célia Turmes  

Dépeindre l’histoire
Une des facettes remarquables du travail de Mayran sont les portraits de survivants, qu’ils soient anonymes ou documentés. Ces portraits donnent un visage non seulement aux victimes mais aussi aux horreurs vécues. Les visages peints sont marqués par des suites de chiffres : ces chiffres sont chargés d’un symbolisme important et constituent un motif récurrent dans le travail de l’artiste. Choisis arbitrairement, ils renvoient aux numéros matricules attribués aux prisonniers arrivant aux camps et ainsi à la déshumanisation et la perte d’identité. « Ce sont aussi des numéros sur des visages, sur des corps, comme la perte des traits de son humanité, et de son individualité [2]», dit le texte associé à un portrait de rescapé.

Porter la mémoire
« Et le monde s’est tu, Comment a-t-il pu faire ? Pourquoi a-t-il fermé les yeux ? Pourquoi a-t-il laissé anéantir des peuples ?[3] »- ces textes affichés sur les panneaux exposés sont également des questions que Francine Mayran évoque dans l’ensemble de son travail. Dans les reproductions d’œuvres, le promeneur re-trouve le souvenir d’un passé marqué par la souffrance collective. L’artiste provoque une réflexion complexe et douloureuse sur les victimes, les survivants et les générations descendantes.
Les œuvres présentées touchent au-delà de la thématique de la Shoah. Le traitement plastique sort ses sujets de leur contexte et en fait des œuvres universelles, en résonance avec l’actualité. Ainsi, Mayran se réfère au passé pour re-présenter les réalités d’aujourd’hui. Nous voilà renvoyés aux paroles de haine proclamées tous les jours sur les réseaux sociaux, ou encore les violences politiques qui sont en train de se répandre partout dans le monde.

[1] Le site de l’artiste, http://www.fmayran.com, consulté le 10 janvier 2021.
[2] MAYRAN Francine, Témoigner de ces vies. Peindre la mémoire, Editions du Signe, Paris, 2012.
[3] Idem.