Ivanov ou l’épuisement d’être lucide

14 avr. 2026
Ivanov ou l’épuisement d’être lucide

Article en Français

Dès le 15 avril, le Grand Théâtre propose la reprise de la pièce d’Anton Tchekhov, Ivanov, mise en scène par Myriam Muller.

Dans ce drame écrit en 1887, Tchekhov brosse le portrait acide d’une petite bourgeoisie provinciale en pleine déliquescence, minée par l’ennui et les faux-semblants. Au cœur de la pièce, le personnage d’Ivanov incarne une lucidité à bout de souffle. Créé au Grand Théâtre peu avant la pandémie de la Covid-19, le spectacle est repris six ans après sa création. Il renaît, porté par des interprètes dont le jeu entre en résonance avec les désillusions des personnages. Myriam Muller rappelle l’existence de deux versions du texte. La première mêlait le burlesque et la comédie. Mal accueillie à sa création, une deuxième version en a atténué l’aspect grotesque. 

« Je me suis appuyée sur cette double dimension et sur la tension qui traverse la pièce », portée par des ruptures de ton qui font surgir le rire tout en révélant l’impossibilité du dialogue. Cette tension nourrit la vitalité de la pièce et sa mise en scène. Avec sa construction plus « foutraque » que dans des œuvres comme Oncle Vania ou La Mouette, Ivanov apparaît ainsi comme une illustration du drame d’un homme, usé par son trop-plein de lucidité et par la banalité cruelle du monde.

© Boshua

Ivanov, un homme submergé

Propriétaire terrien au bord de la banqueroute, ce personnage est en proie à une profonde détresse que l’on identifierait aujourd’hui comme une dépression. À une époque où le terme n’existe pas encore, Tchekhov en esquisse un portrait d’une grande justesse. Ivanov vacille, submergé par le monde autant que par lui-même. Autour de lui, la vie continue, dans une forme de choralité faite d’injonctions multiples, « comme un mouvement de carrousel » auquel Ivanov peine à se raccrocher. Dans le regard de la metteuse en scène, Ivanov se définit par le regard des autres. Sans ces figures qui gravitent autour de lui, il perdrait de sa consistance dramatique. Tous les personnages partagent une forme de solitude, mais Ivanov est celui qui ne la masque plus, ni par l’alcool ni par le bavardage. La mise en scène fait apparaître le personnage dans toute sa complexité : « lâche », « égocentré », incarnant l’ambivalence d’un homme « en train de se noyer ».

Faut-il actualiser Ivanov ?

Pour la metteuse en scène, la réponse est claire: non. Le personnage d’Ivanov est contemporain. Cet anti-héros, traversé par un mal-être profond, porte des interrogations très actuelles : qui n’a jamais eu le sentiment de s’être trompé de chemin ou d’être en décalage avec sa propre vie ? La force de Tchekhov réside dans ses personnages imparfaits, qui se heurtent au réel. Cette fragilité les rend proches. Myriam Muller le décrit comme un homme « qui a cru pouvoir changer le monde et qui se retrouve seul et ruiné ». Sa mise en scène repose sur un dispositif quadrifrontal, où le public entoure les acteurs pour les immerger au cœur du spectacle, ainsi que sur la présence de musique live. La pièce fait émerger une question : « Une fois que l’on a vraiment compris comment fonctionne le monde, à quoi bon continuer à vivre ? » 

La réponse tient sans doute à ces « petites choses de l’existence », dit-elle, rien de spectaculaire, mais suffisamment, peut-être, pour ne pas lâcher la vie tout à fait.


Ivanov

Adaptation et mise en scène de Myriam Muller. Scénographie : Anouk Schiltz.
Une troupe autour d’Ivanov de Tchekhov, avec notamment Mathieu Besnard, Denis Jousselin, Nicole Max, Jorge De Moura, Sophie Mousel, Valéry Plancke, Manon Raffaelli, Raoul Schlechter, Pitt Simon, Anouk Wagener, Jules Werner.

Première le 15 avril 2025 au Grand Théâtre, www.theatres.lu

Le spectacle est en tournée du 28.04 au 30.04.2026 et du 05.05 au 07.05.2026 au Théâtre National de Bretagne, à Rennes, et les 02.06 et 03.06.2026 au Printemps des Comédiens à Montpellier.


Comédienne de formation, Myriam Muller a joué dans de nombreuses productions en français, allemand, luxembourgeois et anglais, abordant des auteurs majeurs tels que Molière, Shakespeare, Tchekhov, Ibsen ou encore Bergman. Elle mène également une activité de réalisatrice de courts métrages et poursuit une carrière au cinéma. Après Ivanov, Myriam Muller mettra en scène une pièce de Gorki autour d’intellectuels qui rêvent d’un monde meilleur pendant que, dehors, tout s’effondre. Et, entre-temps, un film, dont la sortie est prévue au second semestre 2026, est en montage.

 

Auteurs

Isabelle Debuchy

Artistes

Myriam Muller

Institutions

Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg

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