Ce que j'appelle oubli – Avignon

20 aoû. 2025
Ce que j'appelle oubli – Avignon
Un esprit libre porté par la création

Article en Français
Photos: © Bohumil KOSTOHRYZ

Sophie Langevin, un esprit libre porté par la création. Elle s’est formée au Conservatoire de Luxembourg, à l’École du Théâtre de l’Ombre à Paris et à la Kleine Academie de Bruxelles. Là, elle y a fait sa place et s’y est imposée. Encore aujourd’hui, son travail artistique façonne l’histoire luxembourgeoise, parisienne et bruxelloise. Habitée par ses émotions, Sophie Langevin, reste une artiste éclairée. Elle ne cherche pas à nous faire voir uniquement du beau, elle cherche à nous réunir. Le monde qui l’entoure est sa muse et nous sommes les témoins du souffle qu'elle nous insuffle.

À l'issue de sa nouvelle mise en scène Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, Sophie Langevin nous invite à mieux comprendre qui elle est. Son parcours est jalonné d’étoiles, comme une constellation d’honneurs tissée au fil du temps. Le temps, elle a su en faire une scène, où chaque seconde devient un acte de sa propre vie artistique.

C’est sous la direction de Marc Olinger, directeur du Théâtre des Capucins de la ville de Luxembourg que sa carrière commence puis comme comédienne au Centre Dramatique National de Saint-Étienne en 1996. Et presque trente ans après, Sophie Langevin est, aujourd’hui, une véritable figure du théâtre.

Avec Ce que j’appelle oubli – sa dernière création – cette alchimiste de la scène nous montre, une fois encore, toute l’étendue de sa vision. Louis Jouvet a dit : « La mise en scène est une naissance. » C’est bien ce qu’a accompli Sophie Langevin : donner vie à une œuvre et à une histoire pour les faire connaître au grand public. Ce travail magistral a été présenté au Festival OFF d’Avignon cet été. La pièce, encensée par L’Humanité et Télérama, a été décrite comme « époustouflante » et « saisissante de vérité ». Une création remarquable, portée par une artiste iconoclaste dont la vision sociétale se met au service de l’art et qu’elle partage, inlassablement, avec passion.

Sophie Langevin, vous êtes metteuse en scène, comédienne et directrice artistique de la compagnie JUNCTIO. Une compagnie qui questionne les normes sociales telles que nous les connaissons. Pour vous, plus que jamais, est-il vital de remettre en question toutes ces normes auxquelles nous obéissons ?

C’est toujours important de remettre en question ce qui construit le paysage de la société. Mais aussi de questionner notre histoire, la politique en général. Et je pense que le théâtre a ce devoir de questionner la société, de nous questionner nous-mêmes, d’interroger ce que nous sommes et la manière dont la société est construite.

Votre dernier spectacle, Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, s’inspire d’un fait réel : l’histoire d’un homme battu à mort à Lyon en 2019 par les vigiles d’un supermarché pour avoir bu une canette de bière. Un fait divers malheureux, parmi tant d’autres, mais qui témoigne de la violence brute et animale présente dans notre société. Est-ce que c’est quelque chose que vous avez ressenti et qui vous a donné envie de mettre ce texte en scène ?

La violence est de plus en plus présente dans nos sociétés. La raison pour laquelle j’ai eu envie de mettre en scène ce texte, c’est qu’il m’a profondément ébranlée : par son histoire, par sa forme, par ce qu’il dénonce et par sa puissance humaniste. À travers ce récit qui met en lumière une violence gratuite, Laurent Mauvignier parvient aussi à nous transmettre une part d’humanité — et c’est cela qui m’a bouleversée.

Ce qui nourrit cette violence, c’est la séparation : les gens ne se voient plus, ne s’écoutent plus. Dans ce texte, le personnage qui meurt sous les coups d’un vigile porte les traits de quelqu’un d’exclu — un SDF, un marginal, quelqu’un en dehors des normes, que l’on ne regarde pas. Ce fait divers, cette tragédie, a pu disparaître et n’être reléguée qu’à une petite colonne dans les journaux parce que cet homme était perçu comme un être de peu de valeur. Et c’est précisément cela que Laurent Mauvignier cherche à nous dire.

Vous êtes une artiste engagée, une metteuse en scène attentive au moindre détail, et vous aimez mêler les genres artistiques. Dans Ce que j’appelle oubli, on découvre le comédien Luc Schiltz dans un décor sobre, qui focalise le regard du spectateur uniquement sur lui. Là où le texte de Laurent Mauvignier dénonce le mépris de nos sociétés envers les plus précaires, était-ce pour vous une volonté de mettre en avant l’histoire de l’homme, avant tout ?

Laurent Mauvignier écrit dans une langue extrêmement dense, forte. J’ai donc choisi une mise en scène volontairement minimaliste, pour que le texte puisse résonner pleinement. Trop d’éléments ou d’artifices auraient dilué sa force. Je voulais que l’on plonge directement dans son écriture, sans distraction. C’est pour cela que j’ai fait ce choix.

Luc Schiltz occupe une place centrale et fondamentale dans cette mise en scène. Pourquoi avoir choisi de lui confier ce rôle ?

C’est un comédien avec qui j’avais déjà collaboré, notamment dans ma mise en scène d’AppHuman, mais aussi sur d’autres textes où j’étais moi-même comédienne. Je l’ai choisi parce que j’aime profondément son travail et parce que je savais qu’il aurait à la fois la puissance et la grâce nécessaires pour s’emparer de ce texte.

Jorge de Moura accompagne Luc Schiltz sur scène. L’association de la musique et du théâtre était-elle une évidence pour vous ?

Quand j’ai lu le texte, j’ai immédiatement entendu de la musique. J’ai eu envie de créer un dialogue entre les deux. La musique, ici, agit comme une caisse de résonance : à certains moments, elle répond aux coups, mais aussi aux silences. Elle donne une rythmique, elle participe à la mise en scène, à la tension, à cette violence qui s’abat sur l’homme. Elle nous maintient en haleine.

Avec cette musique, Jorge fait surgir des images : dans les sons, on peut entendre un souffle, des pas. Ses percussions foudroient l’instant. Toujours en écho avec le texte, mais en même temps intimement liées à lui, elles deviennent une part essentielle de la mise en scène.

Vous avez également mis en scène Les Glaces de Rébécca Déraspe. C’est l’histoire d’une mère dont le fils est accusé de viol, et qui se retrouve confrontée à ses propres blessures enfouies, jusqu’à revivre une forme de stress post-traumatique. Vos sujets et vos mises en scène sont souvent subversifs, engagés, et profondément humains. Vous êtes une artiste résolument iconoclaste — et, à bien des égards, nécessaire aujourd’hui. D’où vous vient cet esprit réflexif sur le monde qui nous entoure ?

Je pense que le théâtre est à la fois politique et poétique. J’essaie toujours de répondre aux questions qui sont dans l’air, celles qui traversent notre actualité. Je m’interroge sur la société, sur ce qui la façonne et la traverse. Mon travail consiste à trouver des textes qui, collectivement, nous amènent à réfléchir, à nous emparer de ces histoires et de ces questionnements. J’ose espérer que le théâtre peut participer, même modestement, à transformer la société : à nous rendre plus attentifs, à mieux regarder, à mieux comprendre. Je cherche à être au plus près du présent, à l’écoute du monde. Pour moi, le théâtre est ce lieu à la fois poétique et réflexif. 

La pièce Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, que vous avez mise en scène, a été saluée en figurant dans la sélection Télérama « Nos 30 premiers coups de cœur ». Vous qui avez incarné une cinquantaine de rôles et réalisé des courts-métrages toujours plus intimistes, percutants et porteurs d’enjeux collectifs et sociétaux, que ressent-on, en tant que metteuse en scène, de voir l’une de ses créations présentée au Festival d’Avignon ?

La pièce figure aussi parmi les dix derniers coups de cœur de la semaine de La Provence. C’est formidable, car ce type d’espace permet de jouer une pièce pendant trois semaines, ce qui lui donne le temps de grandir. Cela nous permet aussi de rencontrer différents publics. C’est une plateforme idéale pour inviter des programmateurs et préparer une tournée, donc c’est une véritable opportunité.

Nous avons également été sélectionnés par Kultur | lx, ce qui est un soutien précieux. Le 11 est un théâtre exceptionnel. Nous sommes très heureux et reconnaissants : c’est une très grande opportunité artistique.

Auteurs

Sarah Goarnigou

Artistes

Sophie Langevin
Laurent Mauvignier
Marc Olinger

Institutions

Théâtre des Capucins
Kultur | lx

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