Homes

29 juil. 2025
Homes
Arthur Possing

Article en Français
Photo: © Maxime de Bollivier

Il y a des disques qu’il suffit d’écouter une fois pour savourer leur récit musical. C’est le cas de Homes, le dernier album du musicien luxembourgeois Arthur Possing, sorti le 9 mai 2025, qui dès la première écoute nous offre un jazz trip musical d’une grande sincérité. Dans les doigts d’Arthur Possing réside un feu doux, celui qui guide le virtuose jusqu’à son jazz génial qu’il n’a de cesse, de projet en projet, de magnifier. Homes ce n’est pas que la « maison », c’est un territoire ambulant, voire une zone floue, là où l’on s’échappe par une musique du monde. Homes est plus qu’un album, c’est un périple, une aventure sonore dans le cosmos du jazz européen, enrichi des tessitures de la musique malgache et d’un héritage germanique retrouvé. Car Possing conçoit ce nouveau disque dans une connivence avec ses trois comparses, communiquant sans se dire un mot, et surtout, avec Joël Rabesolo, chaman de la guitare sèche venu tout droit d’une autre géographie musicale : Madagascar. La guitare malgache agit sur la structure émotionnelle du disque dans un équilibre magique entre jazz occidental et musicalités africaines. Homes se décline ainsi non dans l’exclusivité d’un jazz contemporain, mais dans une association d’idées nouvelles, composées de fragments de mémoire que Possing est allé récupérer çà et là. Car ce disque reflète aussi les origines germano-luxembourgeoises d’Arthur Possing, son parcours de musicien européen, ainsi que son aspiration à créer un lieu où la musique permettrait à chacun de se trouver. Un nouveau bijou jazz et plus, sous la signature de Pierre Cocq-Amann (saxophones, flûte, xaphoon), Sebastian « Schlapbe » Flach (contrebasse, effets), Niels Engel (batterie), Joël Rabesolo (guitares, effets), et Arthur Possing (piano, clavier, effets), qui nous accorde un peu de son temps pour nous en dire plus.

© Maxime de Bollivier

Homes, ton troisième album, est sorti en mai 2025, chez Double Moon Records, avec l’Arthur  Possing  Quartet, enrichi par la guitare malgache de Joël  Rabesolo. Ce nouvel album fait suite à tes albums Four Years en 2018 et Natural Flow en 2021, et s’inscrit ainsi dans la continuité de ton parcours musical, explorant la notion de « chez soi », à la fois au sens artistique et littéral. Quelle a été la genèse de ce projet ?

Arthur Possing : Ce projet est né de plusieurs inspirations. La première remonte à nos nombreux voyages avec le quartet, une formation qui existe maintenant depuis plus de dix ans. Nous avons eu la chance de partager notre musique avec des publics aux quatre coins du monde, ce qui nous a permis de vivre des moments uniques et d’observer la manière dont chaque culture entretient un lien particulier avec la musique. Très souvent, elle fait partie intégrante de la vie quotidienne, de manière naturelle et profondément ancrée dans une dimension communautaire. Je pense notamment à notre tournée au Mexique, qui m’a particulièrement marqué. Un autre élément important a été la quête de mes origines maternelles, en Bavière, auxquelles je suis très attaché. Toutes ces expériences ont profondément influencé ma manière d’aborder la musique et nourri la réflexion qui a donné naissance à Homes.

Dans Homes, tu explores notamment le thème de l’identité culturelle et de l’universalité de la musique comme lieu de rencontre. Quel sens donnes-tu au mot « Homes » [maisons] dans le contexte de cet album ? Un « chez soi » intérieur et musical, ou un lieu de vie collectif où artistes et spectateurs se rassemblent ?

A.P. : Pour moi, Homes renvoie à ces deux dimensions qui se complètent. Dans le contexte de l’album, il s’agit avant tout d’un « chez soi » intérieur et musical – un espace intime où se croisent mes influences, mes souvenirs de voyages, et ma quête personnelle d’identité artistique. C’est une sorte de refuge sonore. En revanche, sur scène, Homes devient un lieu de vie collectif, un espace de rencontre et de partage entre les musiciens et le public. La musique crée alors un foyer éphémère, commun, qui dépasse les frontières culturelles.

Sur ce nouvel album, tu collabores avec Joël Rabesolo, guitariste autodidacte que tu as rencontré à Bruxelles. Tu l’as invité à apporter à ton disque la fraîcheur des musicalités du monde, et notamment celle de la musique malgache. Comment cette collaboration a-t-elle influencé la couleur sonore du quartet et l’approche narrative des morceaux de Homes ?

A.P. : L’arrivée de Joël a apporté une légèreté nouvelle à la musique, aussi bien dans les passages intenses que dans les moments plus doux. Il insuffle une énergie aérienne, presque spontanée, qui colore tout l’album d’une atmosphère singulière. Ce qui me frappe chez lui, c’est sa capacité à être à la fois virtuose et profondément sobre – il sait trouver la juste mesure, selon ce que la musique demande. Son jeu rythmique, très marqué par ses origines malgaches, nous a également beaucoup inspirés. Il nous a poussés, en tant que groupe, à explorer d’autres textures, d’autres espaces sonores. C’est une collaboration qui a élargi notre palette, tant sur le plan sonore que narratif.

Homes dure 70 minutes, et propose dix titres, dont quatre composés par toi-même, trois par le saxophoniste et flûtiste Pierre Cocq-Amann, et trois par Joël Rabesolo. Comment avez-vous pensé, sur le plan structurel, ce voyage musical, qui s’avère finalement une véritable aventure artistique collective ?

A.P. : Cela renvoie encore une fois à cette idée de partage, qui est vraiment au cœur du projet. Je tenais à ce que l’album reflète notre démarche collective, en offrant un espace équitable aux voix compositrices du groupe. Chacun de nous a proposé plusieurs morceaux et, ensemble, nous avons choisi les dix titres qui résonnaient le plus avec l’esprit de Homes. Même si les pièces sont issues de sensibilités différentes, je trouve qu’elles forment un tout cohérent – une sorte d’unité dans la diversité. C’est précisément cette diversité, portée par une vision commune, qui confère à l’album sa richesse et sa profondeur.

Le 5 juillet, le Arthur Possing Quartet a invité Joël Rabesolo à se joindre à eux en concert au 38Riv Jazz Club, au cœur du Marais à Paris, pour la sortie de Homes. Cet album a été pensé pour la scène, pour faire de « chaque concert un voyage partagé », comme vous l’expliquez à la presse. Alors, à quoi votre public peut-il s’attendre lorsqu’il assiste à un concert du Arthur Possing Quartet en live ?

A.P. : Chaque concert est une expérience unique, car chaque lieu et chaque public possèdent leur propre énergie. Ce lien avec les spectateurs est essentiel pour nous – on se nourrit de leurs réactions, de leurs émotions, de leurs silences aussi. Le 38Riv est un lieu très particulier pour nous : intimiste, chaleureux, avec une capacité d’une centaine de personnes tout au plus. Dans ce type d’espace, l’échange est immédiat, presque tactile. Nous adaptons forcément notre jeu à l’acoustique du lieu, mais aussi à cette proximité humaine, qui crée quelque chose de très fort. Ce concert a d’autant plus de sens pour nous que notre toute première date parisienne, en 2018, s’est jouée justement là, au 38Riv. Depuis, c’est un peu devenu notre « chez-nous » à Paris. Alors pour la sortie de Homes, c’est à la fois un retour symbolique et une belle continuité. Un moment sincère, vivant, où la musique devient un espace de rencontre partagé.

Homes est un album de jazz qui se veut accessible, mais qui ne renie pas une certaine profondeur et une réflexion moderniste du jazz. Pensez-vous qu’il soit possible de faire un jazz exigeant qui s’adresse à la fois aux initiés et aux amateurs ?

A.P. : Absolument. Ce qui compte avant tout, c’est l’authenticité avec laquelle la musique est jouée. Peu importe qu’elle soit complexe ou épurée : si elle est sincère, le public le ressent. J’aime beaucoup prendre l’exemple du groupe belge Aka Moon. Leur musique est d’une grande complexité – parfois même difficile à suivre, y compris pour des musiciens. Et pourtant, ils sont tellement habités, tellement cohérents dans leur univers, que le public embarque avec eux. J’ai vu des gens danser sur leur musique, simplement parce qu’ils en ressentaient l’énergie. Dans notre cas, nous cherchons une forme de simplicité apparente : les mélodies sont claires, chantantes, mais elles s’appuient sur des raffinements harmoniques et rythmiques qui ajoutent de la profondeur. C’est par ce jeu d’équilibre qu’on espère toucher à la fois les amateurs curieux et les auditeurs plus avertis. Et puis, il y a l’énergie du live, qui fait toute la différence. Ce que le public ressent sur scène dépasse souvent les considérations techniques –  c’est une question de vibration, de présence, de partage.

Et enfin, qu’en est-il pour la suite de tes projets ? As-tu des choses en préparation ?

A.P. : J’ai l’immense privilège de composer la musique pour la version luxembourgeoise de Hänsel et Gretel, qui sera présentée en décembre au Grand Théâtre. C’est un univers complètement différent, mais qui me stimule énormément sur le plan créatif. Et puis, bien sûr, une nouvelle idée d’album commence déjà à mûrir… Je ne peux pas encore trop en dire, mais ce sera un projet plus produit, avec de la voix. Quelque chose d’un peu différent, qui explore d’autres couleurs sonores – mais toujours dans la continuité de ce que je suis.

Auteurs

Godefroy Gordet

Artistes

Arthur Possing
Joël Rabesolo
Pierre Cocq-Amann
Sebastian Flach
Niels Engel

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