22 jan. 2026L'écriture à quatre mains
Yacin Med et Germain Birgen forment un duo d'auteurs atypique dans le paysage littéraire luxembourgeois. Rien, a priori, ne prédestinait ce scénariste-réalisateur au profil interculturel et cet ancien cadre du milieu financier et guide au Luxembourg City Tourist Office à écrire des romans ensemble.
Pourtant, leurs compétences, l'un porté par la narration et la sensibilité culturelle, l'autre ancré dans la connaissance du pays et de ses histoires, se rencontrent avec une évidence rare. Après un premier roman auto-édité, Trois clés, qui a trouvé son public, ils reviennent avec Cello, famille sacrée ou sacrée famille. Pour ce deuxième roman, Yacin Med et Germain Birgen nous plongent dans un thriller psychologique ancré au cœur du Luxembourg contemporain. Une intrigue plus sombre, plus dense, où les apparences familiales craquent ligne après ligne.
Rencontre avec deux auteurs qui assument un ancrage local fort et une écriture à quatre mains.
Pourquoi avoir choisi le Luxembourg comme cadre central de vos histoires ?
Yacin Med : Quand je suis rentré de Paris, avec mon diplôme de réalisateur audiovisuel en poche, j'étais content et je voulais écrire un premier scénario dédié au Luxembourg. Parce que c'est un pays qui m'a donné beaucoup et je voulais le montrer autrement que ce que l'on voit habituellement, loin des clichés d'un pays de la finance. Je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose de plus chouette, sur la culture, les traditions. Tout ce que les gens ne connaissent pas vraiment, surtout les personnes qui arrivent dans ce pays. Alors, j'ai imaginé le scénario des Trois clés, une histoire très luxembourgeoise. J'ai présenté cela au Film Fund mais j'ai reçu une réponse négative. Curieusement, j'avais présenté le scénario de Cello en même temps et là encore, j'ai eu une réponse négative. Alors j'ai laissé tomber et j'ai continué à travailler comme traducteur pour la Croix-Rouge. Et puis Germain, qui trouvait l'histoire très chouette, m'a suggéré d'en faire un roman. Honnêtement, au début je n'étais pas convaincu…
Germain Birgen : En arrivant au Luxembourg, Yacin ne parlait pas vraiment français. C'est ici qu'il l'a appris. Il m'a donc demandé de corriger son scénario et, au début, je corrigeais simplement son orthographe. Mais très vite, on s'est retrouvé à parler d'autre chose : « Et si tu racontais ceci ? Et si tu ajoutais cela ? » Comme je connais la ville de Luxembourg depuis quarante ans, je lui montrais des endroits, je lui expliquais des spécificités luxembourgeoises… Et tout cela a fini par entrer dans l'histoire.
Nous avions mis tellement de travail dans ce premier projet qu'il nous a semblé absurde d'abandonner, alors nous avons pris le risque. Nous sommes allés voir une première maison d'édition qui n'était absolument pas intéressée. Paradoxalement, ce « non » nous a donné encore plus d'adrénaline. Nous nous sommes dit : nous allons quand même le faire. Une fois Les Trois clés terminé, nous avons commencé à contacter les librairies. Au début, l'intérêt était très contenu pour ne pas dire presque inexistant. Mais nous avons continué. Nous avons fait un clip avec une société de production, nous avons investi pour nous faire connaître, et il a été vu plus de 40 000 fois ! Et là, les librairies ont commencé à passer des commandes. Aujourd'hui, Les Trois clés a dépassé les 1 000 ventes !
Qu'est-ce qui vous a donné envie de vous lancer ensemble dans l'écriture et comment cela fonctionne-t-il ?
Yacin Med : Pour l'écriture, chacun a son esprit et voit les choses différemment. Je pars parfois dans tous les sens, dans des choses un peu fortes, et Germain, lui, est plus dans la cohérence.
Germain Birgen : Dans notre duo, Yacin est l'architecte : celui qui imagine la structure, qui fait le plan. Moi, je suis celui qui construit, qui fait la décoration intérieure, qui ajoute une véranda ou enlève une chambre. Ensuite, on travaille vraiment ensemble. On passe presque un mois à relire à voix haute : « Ça, ça ne va pas », « Là, il faut changer », « Cette partie, on la retire », « Celle-là, on la rajoute ». Yacin écrit, puis deux ou trois semaines plus tard, je reprends ce qu'il a fait. Parfois, c'est houleux, mais cela nous oblige à être critiques dès le départ. Je me suis déjà fait piéger plusieurs fois à la lecture. J'écrivais une partie et pendant la relecture, il me disait d'enlever dix pages parce que l'histoire ne pouvait pas aller dans cette direction. En effet, je ne connais jamais la fin. On avance comme cela, ensemble, jour après jour. Il y a plus d'avantages que de contraintes.
En regardant votre première œuvre et la suivante, on voit une évolution de ton. D'une intrigue plus légère, on passe à un thriller psychologique. Est-ce une envie de diversifier qui vous a poussés vers ce registre ?
Yacin Med : Effectivement, pour le premier, nous voulions faire une histoire facile à lire, quelque chose de léger, de simple pour promouvoir la culture luxembourgeoise. Au Luxembourg, il n'existe pas vraiment de romans d'accès facile avec un niveau de lecture assez simple, et nous voulions que ce livre puisse être lu par tous les expatriés qui apprennent la langue et qui veulent connaître un peu mieux le pays, mais également par des personnes qui lisent habituellement dans une autre langue. Pour Cello, nous avons décidé de nous lâcher, de faire ce que nous aimons, quelque chose de différent. Ce que le public aime, surtout les jeunes, ce sont les intrigues. Et en tant qu'interprète interculturel – sans vouloir dévoiler l'histoire aux futurs lecteurs –, celles que j'ai entendues dans le cadre de mon travail m'ont beaucoup inspiré…
Germain Birgen : Ce n'était pas si simple pour Les Trois clés parce qu'il a fallu être très attentif au vocabulaire employé et éviter certaines formes de temps, écrire des dialogues avec un français très correct. Pour Cello, nous avons pu l'écrire avec un vocabulaire plus pointu, aller plus loin.

Jusqu'où le thriller psychologique vous permet-il de questionner des réalités sociales, culturelles propres au Luxembourg ou plus largement ?
Germain Birgen : Je réponds pour Les Trois clés. Pour moi, le message principal, c'est que comme le Luxembourg est petit, beaucoup de jeunes pensent que l'herbe est plus verte ailleurs. Ils ont l'impression qu'ici, rien n'est possible et qu'il faut partir. Dans le roman, on voit que douze ans plus tard, les trois protagonistes reviennent parce que leurs rêves ne se sont pas réalisés comme elles l'espéraient. Elles se retrouvent obligées de revenir au Luxembourg et redécouvrent un pays qu'elles avaient oublié. Au final, tout ce qu'elles cherchaient était déjà là, juste sous leurs yeux, mais plus jeunes, elles ne voulaient pas le voir.
Yacin Med : Pour Cello, il y a beaucoup de petits messages. On parle d'amour, de tromperie, de tricherie, on parle du fait d'avoir un enfant pas par amour, mais seulement pour avoir un enfant, de la relation mère-fille, de narcissisme. Ici, nous sommes dans une société où tout le monde veut être parfait. Les commérages fonctionnent beaucoup parce que les gens se connaissent tous.
Germain Birgen : Et par rapport à la société luxembourgeoise, je pense que l'un des messages concerne le paraître. Quelle que soit la partie de l'histoire, c'est toujours le paraître qui prime sur la réalité, la vérité.
Quelles réactions avez-vous observées de la part des lecteurs luxembourgeois ? Ont-ils reconnu le pays dans vos descriptions, les lieux, l'atmosphère ?
Germain Birgen : Je note tous les avis, et on en a reçu beaucoup. Lors de la journée de dédicaces, nous avons reçu un témoignage qui m'a vraiment touché. C'était une Luxembourgeoise d'origine espagnole, née ici. Elle nous a dit: « Quand j'ai lu Les Trois clés, cela m'a replongée dans mon enfance. Tous les endroits que vous mentionnez, on les connaît, on vit ici, mais on n'y va jamais. On ne va plus aux fêtes, plus forcément dans les quartiers dont vous parlez… Mais cela m'a rappelé mon enfance, ma grand-mère, quand on y allait ensemble. Cela m'a fait tellement plaisir de lire une histoire qui se passe ici, dans des rues qu'on connaît vraiment. »
Pour Cello, certaines personnes ont trouvé que l'on montrait une image du Luxembourg pas toujours positive en décrivant cette famille où il se passe des choses incroyables, des choses cachées, et où une partie de l'histoire évoque des montages financiers. Mais cela n'a pas été inventé, c'est effectivement ce qui se passait à l'époque, donc là nous avons été un peu plus critiques envers la société. On nous a souvent dit aussi qu'on a l'impression de voir vraiment les scènes de ce que l'on lit, ce qui vient sans doute du fait qu'à la base c'était un scénario de film.
Vous avez auto-édité le premier livre, puis publié le second – comment vivez-vous la dimension édition/diffusion au Luxembourg ?
Germain Birgen : Nous avons essayé au départ de trouver un éditeur, mais cela n'a pas fonctionné essentiellement parce que notre roman n'entrait pas dans le genre de littérature qui les intéressait. En plus, nous étions novices et nous ne connaissions pas la répartition des gains, le fait que l'éditeur puisse s'immiscer dans l'histoire, changer les caractères des personnages, décider de la couverture et de toutes ces choses-là. Finalement, nous avons préféré garder le contrôle à 100 % sur ce que nous faisions. Nous avons pensé que quitte à prendre un risque financier, si cela ne marchait pas, nous pourrions toujours dire qu'au moins nous avions essayé. Aujourd'hui, nous avons récupéré notre investissement. Le volet de l'édition représente énormément de travail : la distribution, la négociation de contrats, l'organisation des dépôts-vente. Je gère ainsi l'aspect financier.
Yacin Med : Et moi je gère toute la partie communication. J'essaye de trouver des idées originales pour promouvoir nos livres. Il ne suffit pas de mettre la photo du livre, il faut accrocher les futurs lecteurs avec de la musique, une ambiance, des vidéos. Créer des liens – nous avons ainsi créé une bougie fabriquée au Luxembourg autour du livre, qui devient un prétexte pour communiquer… Nous nous creusons les méninges pour continuer à faire vivre nos romans constamment.
Vous avez animé des ateliers à l'Institut national des langues (INL) ? Qu'est-ce qui vous a poussés à animer un atelier d'écriture ?
Germain Birgen : Nous étions déjà en contact avec l'INL pour la sortie des Trois clés afin de voir s'ils pouvaient l'utiliser en tant que support pédagogique. Ils nous ont donc proposé d'animer un atelier pour la première fois, il y a un an, autour des Trois clés et ensuite autour de Cello.
Yacin Med : L'INL, c'est aussi l'école où j'ai appris le français. Pour moi, c'était une étape très importante et cela m'a permis de donner également plus de motivation au public présent. On rentre chez soi avec l'impression d'avoir fait quelque chose de beau, d'être parvenu à créer quelque chose, c'est plus important que l'aspect financier.
Germain Birgen : Nous aimerions le refaire, c'est très intéressant. Nous expliquons le roman, comment nous avons procédé, puis nous lisons un extrait assez poignant. Nous nous arrêtons et nous demandons aux personnes d'écrire la suite et de la partager si elles le désirent, et nous donnons notre avis. Cela ouvre la porte à de nombreuses discussions. C'est un partage, une transmission qui m'apporte beaucoup.
Avez-vous des conseils pour les jeunes auteurs ?
Yacin Med : Déjà il faut écrire, de nombreuses personnes ont l'idée en tête mais ne l'écrivent pas. Si une personne essaye de trouver la distribution du livre avant de l'écrire, elle va être démotivée. Donc il vaut mieux écrire et une fois que l'on est satisfait, il faut se lancer dans la diffusion et ne pas trop compter sur une maison d'édition pour un premier roman. Ce n'est qu'après le premier roman et un bon marketing que les maisons d'édition pourraient être intéressées.
Germain Birgen : Je pense qu'il faut écrire et surtout croire à son histoire, et l'écrire pour soi avant de se demander qui va le lire, sinon cela devient artificiel. Et le deuxième conseil que je donnerais, c'est de faire appel à des « bêta » lecteurs, des personnes de confiance qui pourront le lire et être très critiques. Ensuite, il faut faire très attention au formatage, aux fautes, à la mise en page.
Et l'avenir ? Est-ce qu'un nouveau roman se dessine ?
Yacin Med : Oui, je suis à 25 % du prochain. Nous ne pouvons pas encore prévoir quel sera le mois exact de sortie mais je l'espère avant les vacances d'été. Le mois de septembre, avec les sorties littéraires, n'est pas une bonne période selon moi. J'espère donc qu'il sortira en juin. Maintenant que nous connaissons le schéma d'impression et de diffusion, c'est plus facile.
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