09 avr. 2026Neckel Scholtus
En résidence à Arles, la photographe luxembourgeoise suspend sa course nomade pour recentrer son œuvre prolifique autour de l’autoportrait et d’une relecture intime et structurée de ses archives.
Quelle est profonde l’empreinte de Neckel Scholtus au fil de ses travaux photographiques.
Discrète autant qu’espiègle, l’artiste luxembourgeoise évolue avec constance dans le paysage visuel contemporain, posant sur les êtres, les lieux, la mémoire et les territoires un regard d’une attention rare. Son œuvre révèle, sans emphase, les liens invisibles entre traces du passé et formes présentes. L’image, chez elle, ne capture pas : elle imprègne. Elle laisse dans la rétine un sillon lent, fertile, durable.
Depuis la première fois où elle tint un appareil, Neckel Scholtus raconte un monde à hauteur d’attention. Dès 2009, son œuvre photographique tisse une recherche continue sur le paysage et la mémoire familiale : ce qui se transmet, se transforme ou disparaît. Elle est notamment connue pour ses roulotographes : chambres noires artisanales nomades, à la fois habitat et dispositif photographique, qui ont sillonné le Luxembourg et au-delà. Ces structures permettaient d’inscrire directement la lumière d’un paysage ou d’un être sur une surface photosensible, dans un geste à la fois archaïque et radicalement contemporain.
Cette continuité patiente connaît aujourd’hui un point d’inflexion. En 2026, Neckel Scholtus est lauréate du LUPA Mentorship x Bourse CNA, programme de soutien à la photographie liée au Luxembourg, porté par l’association Lët’z Arles en partenariat avec le Centre national de l’audiovisuel. Ce dispositif associe mentorat, résidence, production d’œuvres, édition et exposition. Un sacré parcours depuis les Beaux-Arts à l’université de Montpellier et son master en photographie obtenu à Paris VIII.
Dans ce cadre, elle bénéficie d’un accompagnement à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles auprès de mentors, d’une résidence aux Ateliers de La Madeleine, de la réalisation d’un livre d’artiste coédité par le CNA et Lët’z Arles, ainsi que de la production d’une exposition personnelle au CNA à partir de 2028. Ce continuum de recherche, de résidence, d’édition et d’exposition correspond étroitement à la temporalité de son travail : lente, stratifiée, méditative.
Nous l’avons rencontrée à Arles, dans son atelier de La Madeleine, au bord du Rhône et de son flux millénaire propice pour rassembler à la fois ses projets, ses pensées, avant le grand bain révélateur.

Parlons de cette résidence à Arles, tu es arrivée mi-février à l’École nationale supérieure de la photographie pour un mois, puis on t’y retrouve en juillet. Quel bilan tires-tu de ces premières semaines ?
Dès mon installation à La Madeleine, la bastide où logent les résidents, j’ai trouvé un cadre idéal : calme, lumineux, tout près de la bibliothèque de l’école, puis des galeries et des librairies photo de la ville.
Ici c’est une première : je dispose réellement de temps pour la recherche. Je lis beaucoup, je note, je laisse mon esprit vagabonder loin de l’urgence du quotidien luxembourgeois. Cette disponibilité intérieure change profondément la manière de penser le travail.
Je peux laisser venir les idées sans devoir immédiatement produire. Cela me permet de revenir aux fondements, de relire mes propres textes, de revisiter mes carnets. Ce temps-là est précieux et merci à Lët’z Arles de me laisser retrouver le temps et le rythme d’une recherche approfondie.
Tu évoques la recherche, auprès de quels formateurs travailles-tu ici ?
L’école m’a mise en relation avec Antoine d’Agata – je le reverrai pour décortiquer mes archives –, et avec Nicolas Havette, qui m’accompagne déjà dans la clarification de mes idées.
Ce sont deux approches complémentaires : l’une s’appuie sur l’exploration de la mémoire photographique, l’autre sur la mise en forme, presque picturale, de mes images.
Cela m’aide à structurer sans perdre ma part instinctive. J’ai besoin de garder cette dimension intuitive mais aussi de comprendre ce que je fais, pourquoi je le fais, et comment le partager.

Ton projet de résidence combine un regard rétrospectif et des productions nouvelles. À quel point penses-tu puiser dans tes archives ?
Plutôt que de repartir de zéro, j’aimerais créer une sorte de « somme raisonnée » de mes travaux : les caravanes nomades, les sténopés, les portraits et autoportraits.
J’ai déjà exposé beaucoup de ces images, mais je voudrais les réagencer, faire dialoguer la fraîcheur des prises de vue avec la matière patinée des tirages anciens.
Ce dialogue dans le temps m’intéresse beaucoup. Il ne s’agit pas de répéter, mais de relire.
Revenir sur ces travaux, c’est aussi accepter de voir leur évolution. Certaines images prennent aujourd’hui un sens que je n’avais pas perçu au moment de leur création, par exemple.
As-tu déjà photographié la Camargue et sa ruralité, comme tu l’as fait précédemment au Luxembourg ?
Non, ce n’est pas ma priorité cette fois. Arles me nourrit d’abord comme lieu de création et de réflexion.
Mon travail reste très autobiographique : je m’enracine dans l’autoportrait et dans l’attachement. Mais évidemment, j’irai respirer l’air des rizières. Le paysage agit toujours, même sans appareil. Il nourrit l’imaginaire, il transforme le regard, même s’il ne donne pas immédiatement lieu à des images.
Quelles pistes de recherche explores-tu actuellement ?
Le portrait seul ne suffit pas. Dans mes autoportraits, il y a toujours un objet qui compte. Ce n’est jamais seulement un autoportrait : l’objet porte une symbolique importante.
Ici, à Arles, j’ai commencé des images avec un chou. Cela vient d’un texte que j’ai écrit après une période d’insomnie. Je ne dormais plus, et des images affluaient : mes propres photos, mais aussi celles de l’histoire de l’art et de la photographie.
J’étais dans un état de fatigue extrême, et j’ai pris des images floues, mal cadrées. Cela m’a beaucoup questionnée : pourquoi ces formes apparaissaient-elles ainsi ?
À un moment, j’avais en tête une image que j’avais faite : une sculpture en forme de chou. Elle devait être exposée devant la crèche de ma fille, Yolanda. C’était un rêve – mais pour moi c’était réel. J’ai repris ce chou aujourd’hui, et je joue avec lui pour retrouver cette symbolique : pourquoi ce chou, qu’est-ce qu’il contient. C’est encore en cours. Et surtout, il y a une part que je garde pour moi et dont je ne veux pas parler maintenant.

Tu restes jusqu’à mi-mars pour cette première phase de résidence. Verra-t-on quelque chose de ton cheminement ?
Le 14 mars, il y a les portes ouvertes à La Madeleine. C’est un moment important : le public pourra entrer dans les ateliers, découvrir les recherches en cours, échanger directement avec les artistes en résidence. J’ai choisi de rester jusqu’à ce moment-là parce que montrer le travail en train de se faire compte beaucoup pour moi. Je peux inviter les personnes que je rencontre ici, leur présenter cette étape, expliquer les doutes, les pistes. Ensuite je rentre au Luxembourg. Cinq semaines loin de la famille, ce n’est pas rien. Il faut garder cet équilibre.
Quelle différence cela fait-il de montrer ton travail ici, dans un contexte cosmopolite, alors qu’au Luxembourg ton public connaît déjà ton univers ? Est-ce dans la continuité de ta précédente venue ici dans le cadre de la présentation des portfolios à l’initiative de Kultur | lx ?
C’est un véritable enrichissement, comme l’été dernier avec les autres artistes soutenus par Kultur | lx. Être confrontée au regard d’artistes venant de Paris, de Tokyo ou d’Afrique du Sud m’oblige à dépasser mes cadres mentaux. Je comprends que mon univers personnel peut résonner bien au-delà de mes terrains familiers. On me pose des questions différentes, parfois plus directes. Cela déplace le regard que je porte moi-même sur mon travail.
Comment des publics non luxembourgeois reçoivent-ils ton travail ?
Il n’y a pas de réception uniforme. Au Luxembourg, les gens connaissent mon travail depuis longtemps. Ils ont suivi son évolution. À l’étranger, on le découvre d’un seul bloc. Sans le parcours. Sans les étapes. C’est une autre relation : à la fois plus libre et plus exigeante. Il faut être capable de donner des clés rapidement, tout en laissant place à l’interprétation.
Chaque personne arrive avec son bagage culturel. Certains visiteurs étrangers abordent mes images comme un témoignage presque ethnographique du Luxembourg. D’autres, plus familiers de la photographie contemporaine, regardent surtout la forme, le cadrage, la lumière, indépendamment du contexte.
Peut-on parler d’un regard luxembourgeois en photographie ?
Je ne crois pas qu’il existe un style unique. Il y a une multiplicité de regards : portrait, paysage, documentaire, mode. La scène luxembourgeoise est variée. Elle ne forme pas une école homogène, mais un ensemble de pratiques singulières et c’est tant mieux !
Quel est ton tout premier souvenir photographique ?
J’avais six ans. Lors d’un camp scout en Bretagne, j’ai reçu un petit Kodak pour ma communion. Je photographiais tout : les rochers, la mer, mes compagnons de troupe. Au retour, les parents des autres scouts voulaient me commander des tirages.
C’est là que j’ai compris que la photographie crée du lien – et que mon regard pouvait parler au-delà de mes mots. Ça a fait son chemin et j’ai choisi d’étudier la photographie à Montpellier, parce que c’était proche d’Arles et de sa grande école de la photo. Et c’est à Arles désormais que cette trajectoire vertueuse trouve son nouvel espace de maturation.
Le travail de Neckel Scholtus sera visible en juillet prochain lors de la première semaine des Rencontres de la photographie d’Arles 2026.
Photos : © Loup-Sanche de Luppé
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