27 jan. 2026Faire entrer l’intime au musée
Photo : Sanja Simic © Les 2 Musées de la Ville de Luxembourg
Et si enfin on parlait des menstruations, ce phénomène biologique relégué aux non-dits ? Jusqu'au 19 juillet, le Lëtzebuerg City Museum leur consacre une exposition : Et leeft. Rencontre avec la curatrice, Sanja Simic.
Faire entrer l’intime au musée
Conçue à Berlin par le Museum Europäischer Kulturen et adaptée pour le Lëtzebuerg City Museum, l'exposition prend à bras-le-corps une thématique aussi taboue qu'universelle. « Les menstruations restent un sujet dont on ne parle pas souvent ouvertement », note la curatrice Sanja Simic. Pourtant, ce phénomène touche plus de 3,5 milliards de personnes chaque mois. Longtemps cantonnées aux clichés de la douleur exagérée ou du chocolat compensatoire, les règles sont restées largement absentes du champ artistique.
Et leeft retrace les représentations des menstruations depuis la fin du XIXᵉ siècle. Le corps n'y est pas exposé : une seule œuvre recourt au sang menstruel, Whatever (Bloody Trump) de Sarah Levy (2015). Ce sont plutôt les normes sociales et les objets du quotidien qui racontent l'histoire de ce tabou persistant, ainsi que les expressions cryptées destinées à dissimuler la réalité d'un cycle : « avoir ses ours », « l'armée rouge a débarqué », « être indisposée ». Le titre Et leeft, « ça coule », évoque d'ailleurs explicitement le flux menstruel.
À la fois pédagogique et immersive, l'exposition séduit par son esthétique pop et chaleureuse, mêlant objets du quotidien, publicités et illustrations originales. D'une grande richesse, elle relève un défi : faire entrer serviettes et tampons dans l'espace muséal. « Il fallait créer un lieu permettant de développer cette thématique, alors même qu'elle relève de l'intime », explique Sanja Simic. La scénographie, adaptée par Thomas Ebersbach, transforme serviettes, tampons et emballages en objets d'exposition et en unités narratives, plutôt qu'en simples artefacts esthétisés. « Ce sont des objets auxquels on n'attache normalement aucune valeur, poursuit la curatrice, mais ici, ils racontent une histoire : celle du développement technologique des protections hygiéniques, de leur commercialisation et de ce qu'elles révèlent de la société. »
Produits industriels fabriqués à partir de matériaux synthétiques, ces dispositifs côtoient des solutions plus contemporaines, comme les culottes lavables ou les coupes menstruelles, qui interrogent différemment le rapport au corps, à l'environnement, à l'économie et à la durabilité. Au cours de l'exposition, une pièce retient particulièrement l'attention : une serviette en mousse de tourbe, issue de la collection du gynécologue luxembourgeois Henri Kugener au Deutsches Medizinhistorisches Museum d'Ingolstadt. Cette trace mémorielle d'une histoire médicale des règles ouvre plus largement sur les dimensions sociales et économiques du cycle menstruel.
Avoir ses règles est aussi intime qu'économique. Les publicités exposées révèlent les normes à l'œuvre. « Elles ne sont jamais neutres », observe la curatrice. Les règles y sont associées à l'impureté, et une féminité dite réussie exige de les dissimuler. La tache de sang suscite la honte, alors que, comme le rappelle Sanja Simic, « honnêtement, ce n'est pas grave ».
S’exprimer sans s’exhiber
« Ce qui a été très important dans le déroulement de cette exposition, ce sont les témoignages de personnes qui ont leurs règles et celles qui ne les ont pas ou plus. Au fil de mes recherches, je n'en avais jusque-là jamais trouvés », explique la curatrice. L'exposition mêle ainsi interviews de l'exposition berlinoise, extraits de la pièce Les jours de la Lune de Renelde Pierlot et récits provenant du CID Fraen & Gender.
Elle fait également écho aux débats récents : la pétition pour le congé menstruel en 2021 et, en 2019, la reconnaissance des protections hygiéniques comme produits de première nécessité, avec une TVA réduite à 3 %. Cette avancée a été obtenue sous la pression du Planning Familial et de pétitions citoyennes dénonçant le taux précédent de 17 %, jugé excessif. En 2025, des discussions ont eu lieu autour de l'endométriose et de la prise en compte de la douleur, encore trop souvent minimisée. Mal comprise, cette maladie existe pourtant depuis très longtemps.
Et leeft a aussi agi comme un déclencheur de dialogue au sein du musée. « L'exposition nous a offert l'opportunité d'en parler entre collègues. Tout le monde a sa propre histoire », ajoute Sanja Simic. Ces échanges ont contribué à transformer le musée en un lieu de dialogue, non seulement pour les visiteurs, mais aussi pour l'équipe elle-même.
En rendant visible ce qui ne l'était pas, cette exposition a fait d'un sujet longtemps tabou un véritable enjeu de société, transformant le musée en un espace de réflexion collective.
Et leeft est présentée au Lëtzebuerg City Museum jusqu'au 19 juillet 2026, citymuseum.lu
Auteurs
Artistes
Institutions
Les plus populaires
- 20 juil. 2023
- 20 déc. 2021
- 03 fév. 2026
- 29 jan. 2026
ARTICLES
Articles
12 fév. 2026La danse comme outil de langage
Plate-Forme AWA
Articles
06 fév. 2026Jules Péan
Le design collectible
Articles
03 fév. 2026