De mémoire d'arbre

20 avr. 2026
De mémoire d'arbre

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Du 23 avril au 13 septembre 2026 s’installe au Lëtzebuerg City Museum une exposition consacrée aux avatars d’un être vivant plus que centenaire qui a ombragé la corniche en terrasse du musée de sa frondaison séculaire. Le hêtre qui trônait là depuis 165 ans a, malgré une longévité vénérable, subi lui aussi les outrages du temps et de la maladie. L’occasion était alors donnée à l’équipe des conservatrices et conservateurs du musée d’imaginer une initiative perpétuant la mémoire, mais aussi la présence, de cet auguste et placide résident.

Guy Thewes, historien et directeur des deux musées de la Ville de Luxembourg (Lëtzebuerg City Museum et Villa Vauban), nous invite à visiter les coulisses de ce projet mêlant art et histoire au cœur de la capitale. Retour sur la généalogie d’une entreprise de mémoire transmise par une expérience esthétique, étymologiquement : qui s’adresse aux sens de la perception.

Offrir une nouvelle vie

Guy Thewes retrace les prémices du projet. Le hêtre, attaqué par un champignon, a montré de dangereux signes de déclin au début des années 2020. L’abattage pour des raisons de sécurité était inévitable. Ce fut chose faite en mars 2022. L’idée a alors germé au sein de l’équipe des deux musées de sanctuariser ce témoin précieux de l’histoire de la ville en lui offrant de nouvelles incarnations dignes de sa majesté. Guy Thewes invoque son réflexe d’historien : « L’arbre est un personnage important qui meurt et il faut essayer d’en conserver des traces. » L’appel à un dendrochronologue (spécialiste de la datation des arbres par l’étude de leurs cernes de croissance, ndlr) du Naturmusée (Musée national d’histoire naturelle Luxembourg – MNHNL) de Luxembourg a permis d’estimer son âge à 165 ans en 2022. Une coupe transversale de l’arbre est exposée afin de montrer ses cernes de croissance.

Il serait donc né en 1856, peu après la consolidation de l’indépendance du Grand-Duché. Patriarche de la Nation, le vieux hêtre méritait un hommage à la hauteur de sa noblesse. « Nous voulions éviter l’approche trop mercantile de l’utilisation du bois pour des objets commerciaux comme des porte-clés ou d’autres ustensiles du quotidien qui ne correspondent pas à la dignité de l’arbre », souligne Guy Thewes. « Nous avons imaginé une sorte de “Pietà”, dans une forme de piété envers un organisme vivant qui est mort mais permet la création d’une œuvre d’art en relation avec cette dignité. »

La curation, faite en interne par les équipes des deux musées, s’est constituée autour de l’idée d’un appel à des artistes locaux dont l’approche correspondait à la problématique naturaliste et environnementale de la reconversion de l’arbre déchu. Il s’agissait également d’étoffer la collection des deux musées d’œuvres représentatives de la scène artistique luxembourgeoise du moment. Encore une fois, Guy Thewes, évoque la double casquette des musées de la Ville, d’histoire et d’esthétique, et de la double responsabilité qui lui incombe, « d’une part la mission de conservation et de témoignage propre au musée d’histoire ; d’autre part le devoir de développer la collection d’art de la Ville de Luxembourg en choisissant des créations d’artistes pas encore présents dans la collection. 

 Symbiose, 2023. Sculpture de Laurent Turping

Huit artistes

La sélection des artistes sollicités pour le projet répond à un double impératif esthétique et géographique : être familiarisé avec le matériau originel, le bois, et être acteur.rice artistique de la région. Huit artistes ont répondu à l’appel. On retrouve Katarzyna Kot, artiste d’origine polonaise et ancienne disciple de Giuseppe Penone, l’un des pères fondateurs du mouvement artistique Arte Povera, installée au Luxembourg depuis 2004. Le bois comme médium, la forêt comme champ d’expression, constituent sa marque de fabrique. Le sculpteur xylophile d’origine néerlandaise Wouter van der Vlugt investit la matière du vieux tronc de son approche aérienne où le vide et le plein rivalisent dans des volutes nébuleuses. Les artistes luxembourgeois Laurent Turping, Jean-Paul Thiefels ou Gérard Claude participent de l’aventure, naturellement désignés par leurs maîtrises respectives de la matière vivante du bois aux allures tantôts humanoïdes pour Laurent Turping, brancusiennes pour Gérard Claude) ou encore aléatoirement abstraites et dictées par le morceau de départ pour Jean-Paul Thiefels. L’œuvre protéiforme de Nadine Zangarini s’empare également du vieux hêtre pour y révéler l’insoupçonné de la matière brute. Jhemp Bastin d’une part, Pitt Brandenburger d’autre part, complètent cet aréopage de plasticiens spécialistes de l’appropriation du végétal pour élargir le spectre des possibles artistiques à partir d’une unique source, un tronc enraciné dans la ville.

Ces huit artistes convoqués avaient en outre un vécu commun avec les musées de la Ville à travers leurs participations à la biennale De Mains de Maîtres, consacrée à la mise en valeur et à la défense des métiers d’Art et dont la Villa Vauban et le Lëtzebuerg City Museum sont partenaires. « Ces artistes sont à la frontière entre l’art (Konscht) et le travail de l’art (Konschthandwierk). Ils ont été sélectionnés parce qu’ils sont à cette frontière. Ce sont d’authentiques artistes mais aussi des gens qui maîtrisent un réel savoir-faire. Et cette pratique commune de leurs talents donne une unicité à l’exposition », insiste Guy Thewes.

Le fil rouge de cette exposition est donc le dialogue entretenu par l’art avec la nature en résonnance avec les prestigieux antécédents historiques que sont, notamment, l’Arte Povera (« l’art pauvre ») qui fit entrer dès les années 1960 l’organique et le biologique dans les galeries et les musées suivant une démarche empreinte de sobriété et d’humilité à la suite de grands noms tels que Michelangelo Pistoletto, Jannis Kounellis, Giovanni Anselmo ou encore Giuseppe Penone. Cette filiation, assumée par l’exposition, offre un écho à ces problématiques étalées à partir de la deuxième moitié du XXe siècle.

Memento mori – « Souviens-toi que tu es mortel »

La démarche du Lëtzebuerg City Museum s’inscrit également dans une tradition ancestrale de l’art occidental. La Renaissance fait de la représentation de cette formule, memento mori (souvent par un crâne présent dans le décor du tableau), un viatique pictural qui prend tout son sens dans le motif de la « Nature Morte ». Guy Thewes détaille sa réflexion : « L’exposition rappelle une certaine tradition proche du mouvement Arte Povera dans la volonté de travailler avec des matières organiques. Mais il y a aussi une relation avec la Vanitas (la vanité) et le memento mori : l’art qui rappelle à l’homme qu’il est mortel et que sa vie est relativement courte par rapport à celle d’un arbre. Finalement, l’arbre meurt aussi. Il prend beaucoup de temps pour se développer mais, de manière asymétrique, la mort est radicale et très rapide. » 

Le propos se distribue dès lors sur trois niveaux de réflexion. Un niveau historique : « L’exposition va permettre au spectateur de voir l’écoulement du temps grâce aux passeurs d’histoire que sont les arbres. » En effet, en regard des œuvres extraites du tronc du hêtre, seront exposés en vitrines des objets de la collection du musée représentatifs des époques que l’arbre a traversées. Un niveau esthétique : la création artistique à partir d’un élément contraint, le tronc de l’arbre. Et enfin un niveau philosophique : le musée nous entraîne dans une réflexion historiographique et épistémologique que Guy Thewes résume par le principe générique de « l’humilité » : « Le rôle du musée est de conserver, restaurer et perpétuer mais il y a aussi des limites. Les œuvres sont fragiles et ne sont pas éternelles, surtout celles façonnées à partir de matériaux naturels. On retrouve une forme de vanité des œuvres et des efforts de conservation et de perpétuation. La nature reprend ses droits. C’est une bonne leçon. »

L’exposition entame une dialectique entre l’éphémère et le perpétuel. Et le recours à l’art comme manifestation active de témoignage du présent ouvre de nombreuses perspectives. Guy Thewes étaye sa problématique : « L’œuvre d’art est un témoin représentatif d’une époque. Les artistes figent la ville à des époques différentes et fournissent une image prise à l’instant T du film de l’évolution de la ville à travers leurs œuvres. Par ailleurs, les œuvres permettent d’aborder des sujets peu évidents ou difficiles à différents niveaux et selon différentes perspectives en apportant des réponses complexes. Le musée fait appel à des artistes pour donner une autre lecture de la réalité. » 

Le travail muséologique se doit donc d’assurer sa mission première d’archivage. L’exposition De mémoire d’arbre atteste que la dépouille d’un être vivant végétal peut constituer une source diversifiée de témoignage de l’histoire d’un lieu. Mais Guy Thewes souligne également que tous les artefacts peuvent constituer des preuves à conserver. « La démarche de l’exposition a été guidée par l’événement ponctuel de la mort de l’arbre. Mais, évidemment, nous ne conservons pas que des éléments naturels. Le musée peut également collecter des pierres d’un bâtiment disparu ou voué à disparaître, ou une enseigne de magasin. Ce sont des marqueurs dans le paysage urbain et des repères visuels et historiques à préserver. »

 S'adonner au silence, 2023. Sculpture de Katarzyna Kot-Bach

Des artistes à (re)découvrir

L’exposition confirme la vitalité et le dynamisme de la scène artistique luxembourgeoise. Les huit artistes, Nadine Zangarini, Katarzyna Kot, Laurent Turping, Jean-Paul Thiefels, Gérard Claude, Jhemp Bastin, Pitt Brandenburger et Wouter van der Vlugt conduisent leurs recherches et les exposent depuis de nombreuses années. Mais ces talents unanimement confirmés ont trouvé dans le Lëtzebuerg City Museum un écrin alternatif qui confère à leurs œuvres une dimension supplémentaire aux confluents de l’art et de l’histoire où le terme de « témoin » prend tout son sens. 

La scénographie de l’exposition a été confiée à Franck Houndégla, un familier du City Museum qui recourt périodiquement à ses talents. Il a notamment scénographié les expositions Born to be wild sur la représentation de la jeunesse de 1950 à 2010 (2011), Schwaarz Konscht sur les plaques de cheminée de la collection d’Édouard Metz (2020) ou encore la rétrospective du collectionneur transylvanien Samuel von Bruckenthal à la Villa Vauban (2012).

L’exposition s’étale du milieu du printemps à la fin de l’été. Un excellent motif de sortie culturelle durant les jours les plus longs de l’année.


De mémoire d’arbre, du 23 avril au 13 septembre 2026 au Lëtzebuerg City Museum, citymuseum.lu

Auteurs

Nicolas Lefrançois

Artistes

Katarzyna Kot-Bach
Wouter van der Vlugt
Laurent Turping
Jean-Paul Thiefels
Gérard Claude
Nadine Zangarini
Jhemp Bastin
Pitt Brandenburger

Institutions

Lëtzebuerg City Museum

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