Aïda Schweitzer à Osaka

07 aoû. 2025
Aïda Schweitzer à Osaka
Un fil tendu entre deux cultures

Kimono Medaillons © Aïda Schweitzer
Article en Français

Artiste autodidacte d'origine franco-égyptienne, Aïda Schweitzer développe depuis le début des années 2000 une pratique transdisciplinaire mêlant broderie, performance, installation et dessin. Chaque médium devient pour elle une boussole sensible, un outil pour interroger les rapports de pouvoir, les identités fragmentées et les récits minorés. Traversée par les enjeux de l'identité, des appartenances, de la domination et de la transmission, sa pratique explore les tensions entre cultures, héritages, normes sociales et récits invisibles.

Son art ne se contente pas d'être vu : il se vit, il se traverse. Elle parvient à dérouter le regard en fusionnant l'intime et le politique avec une acuité rare. Engagée, féministe, héritière de multiples traditions critiques, Aïda Schweitzer construit une œuvre où la poésie côtoie une lucidité politique, nourrie par l'introspection, les voyages, l'exil et la pluralité de ses origines.

Artiste en mouvement, Aïda est aujourd'hui en résidence à Osaka, dans le cadre de l'Exposition universelle de 2025. À travers Fils croisés – Kōsasuru Ito, elle tisse un dialogue sensible entre le Luxembourg et le Japon, explorant comment des fils entrelacés peuvent raconter des histoires, faire dialoguer les cultures et provoquer des rencontres. 

Cette recherche interroge la puissance narrative du textile : comment des gestes, des matières et des motifs peuvent devenir porteurs d'histoires partagées, de mémoires silencieuses, de liens invisibles. 

Les œuvres issues de cette résidence seront à découvrir du 8 au 16 août 2025, dans le cadre de l'Exposition universelle d'Osaka, au sein du Pavillon luxembourgeois. Une immersion tout en finesse, entre fibres, récits et résonances.

Fils croisés – Kōsasuru Ito est né au Luxembourg et se déploie aujourd’hui au Japon. Peux-tu nous raconter la genèse de ce projet et comment il a évolué au fil de ta résidence à Osaka ?

Aïda Schweitzer : Tout est parti d’un appel ouvert destiné aux artistes luxembourgeois entretenant un lien avec le Japon. J’avais déjà une résidence prévue ici cette année, j’ai donc envoyé une proposition. Cette résidence a commencé par une exposition collective réunissant des artistes de nombreux pays, le week-end du 26 juillet à Itoshima, avant de se poursuivre à Osaka. Le fil rouge est vraiment cet espace de dialogue textile, entre territoires – Luxembourg et Japon –, et la plasticité du langage des matières que je brode.

Africada © Aïda Schweitzer
Africada © Aïda Schweitzer

Je suis tombée dans la broderie comme on tombe dans une potion magique. Cela a été une révélation. J'ai commencé à tisser des récits autour d'histoires de femmes, de transmissions. Parfois je parle de l’invisible parce que cela m'intéresse beaucoup aussi.

Ces formes entre-deux-mondes, entre ici et ailleurs, rejoignent aussi le lien avec un Japon plus spirituel. On y retrouve des échos au monde des esprits, à mes voyages et à ma culture. C’est une résistance silencieuse, un acte politique de broder. Au Japon, il y a une grande forme de respect, mais aussi beaucoup de non-dits.

C'est un déplacement physique intérieur, le projet s'est transformé au fil de la résidence, il s'est imprégné de réflexions et d'énergies nouvelles. J'ai dû aussi composer avec la chaleur et un matériel pas toujours adéquat.

En quoi le public luxembourgeois et le public japonais peuvent-ils se retrouver, se croiser, dans cette installation ?

L’idée était surtout d’aller à la rencontre des pratiques textiles, très ancrées au Japon, mais aussi de découvrir d’autres lieux et traditions. J’ai pu visiter des musées, assister à des vernissages, rencontrer un artisan, même si les distances ici rendent tout plus complexe.

Forcément, cela a changé beaucoup de choses. Mais j’ai tout de même trouvé des tissus, et surtout un ouvrage consacré aux textiles japonais sur lequel je m’appuie aussi pour ma recherche. J’ai réussi à m’ancrer dans ces deux territoires. Pour moi, il était très symbolique que certaines œuvres créées au Luxembourg — nourries de l’énergie et de l’expérience de mon atelier — puissent être ramenées ici, au Japon.

Ce qui comptait énormément pour moi, c’était de rester attentive à la question de l’appropriation culturelle, un sujet délicat. Comment inscrire mon travail dans ce contexte sans m’approprier ce qui ne m’appartient pas ? Comment faire dialoguer les cultures sans effacer leurs spécificités ? Car au Japon, je me rends compte qu’il existe une réelle ouverture sur le monde, mais aussi, paradoxalement, une forte tendance à l’entre-soi.

C’est la première fois que tu vis une résidence au Japon. Qu’as-tu découvert ou appris ici qui t’a profondément marquée, artistiquement ou humainement ?

J’ai commencé à mener un travail de recherche sur cette région, et j’ai découvert qu’elle est très marquée par la présence des esprits. Les Japonais y accordent une grande importance : ils y pensent, ils prient pour eux, ils y croient profondément, c’est inscrit dans leur culture. Paradoxalement, il n’existe pas de grands rituels autour de la mort, comme on en trouve davantage en Afrique ou dans d’autres cultures. Cette découverte m’enrichit énormément.

Je crois que chaque expérience, chaque résidence est une aventure intime. On revient toujours transformé, même si, avec une certaine stabilité, on ne change pas au plus profond de soi. Cela apporte néanmoins de nouvelles perspectives, une façon de relativiser. Ici, le Japon m’a invitée à ralentir. Mon mantra est devenu zen, zen, zen. Cela se traduit dans mes gestes : prendre plus de temps, être attentive aux détails, et aussi faire confiance à ce qui ne se voit pas immédiatement.

Un exemple concret : j’ai dû confier certaines de mes pièces — presque entièrement assemblées — à une autre personne pour la finition d’une couture. Ce n’est pas rien, laisser ses œuvres entre les mains de quelqu’un qu’on ne connaît pas. Mais j’étais confiante, car ici au Japon, je savais que le travail serait accompli avec soin, et c’est effectivement le cas. Peut-être que ma main est devenue plus humble à travers cette expérience. Et, soyons pratiques : sur un CV, c’est tout de même une belle référence.

Pourquoi les fils ? Que t’offre le textile que d’autres médiums ne permettent pas ? Pourquoi avoir choisi d’en faire le langage principal de ce projet, plutôt qu’une forme plus directe comme la performance ou la sculpture ?

Je me dis que le textile a cette capacité unique de rassembler le temps. Le temps des gestes, le temps des histoires, le temps de la mémoire. C’est presque une forme de fétichisme. J’avoue qu’au départ, je ne voulais pas m’inscrire dans une case, ni être enfermée dans une pratique.

Mais aujourd’hui, c’est une évidence : depuis toute petite, j’adore les matières, elles me parlent. Enfant déjà, je m’amusais à créer des costumes avec ce que je trouvais, à inventer des tissus et des mondes à partir de rien.

Pour moi, le textile est une forme de performance lente, un geste presque méditatif. Il porte en lui l’empreinte du corps sans l’exposer directement. Il peut cacher, dévoiler, suggérer. Il est porteur de messages, de non-dits, mais aussi d’appartenances. C’est un langage sensoriel qui ouvre à l’imaginaire, et même à l’invisible.

Soleil Levant © Aïda Schweitzer
Soleil Levant © Aïda Schweitzer

Le titre de ton projet contient l’expression japonaise « Kōsasuru Ito » (« fils croisés »). Pourquoi as-tu choisi de garder ce terme japonais dans le titre ?

On a choisi ce titre d’abord pour l’idée de « croisement », qui en français dit déjà beaucoup. Mais en découvrant la traduction japonaise, j’ai commencé à me documenter sur la sémantique des mots. Quand je le prononce, cela me fait penser au théâtre. On m’a dit que c’était extrêmement poétique, que cela allait bien au-delà de la simple notion de fils croisés. Au Japon, chaque mot peut ouvrir sur tout un univers en soi, et je trouve cela magnifique.

Ton travail interroge depuis longtemps les identités multiples, les transmissions silencieuses et les corps en mouvement.  En quoi ce projet s'inscrit-il dans cette continuité ? 

Ce projet est en quelque sorte une extension de mes recherches. Depuis de nombreuses années, je mène en parallèle différents travaux – pas uniquement autour du textile – qui explorent les identités, les corps et tout ce que cela implique. Le féminisme, par exemple, est profondément ancré dans mon travail.

Et plus je lis, plus je découvre. Je m’intéresse particulièrement aux espaces entre les cultures, à la culture musulmane, aux tabous, aux rituels, à tout ce qui touche à l’ésotérique. Il y a une véritable continuité dans tout cela. Ce ne sont pas des éléments que je viens « prendre » isolément, mais des fils conducteurs : des histoires qui s’entrelacent, une histoire qui en ouvre toujours une autre.

Au-delà du textile : une déambulation poétique

Le 8 août 2025, Aïda Schweitzer prolongera sa recherche textile par une performance déambulatoire intitulée À Contre-Courant. Masquée d’un visage de poisson, l’artiste incarnera une créature hybride, sortie de son élément pour explorer le monde terrestre. Entre humour et mystère, la performance égratigne nos représentations de l’étranger, de l’inadéquation, du sacré et de l’insolite.

Au cœur de cette déambulation, une pêche au canard devient un pont ludique entre la Duck Race luxembourgeoise et la pêche aux poissons rouges japonaise, transformant ce geste familier en rituel interculturel ouvert à toutes les interprétations. Elle invite ainsi les spectateurs à ralentir, observer, et accepter de ne pas tout comprendre.

En parallèle, l’installation interactive BE Self / BE Fish plongera les visiteurs dans l’univers de l’artiste. Chacun pourra y incarner, le temps d’un instant, le « poisson sacré », donnant naissance à une œuvre collective numérique. Entre présence physique et espace virtuel, Aïda Patricia Schweitzer tisse un dialogue vivant où corps, cultures et imaginaires se rencontrent dans l’imprévu de l’instant.

Avec ses remerciements à Kulturlx, au Pavillon luxembourgeois, à Daniel Sahr et à toute son équipe.

Auteurs

Patricia Sciotti

Artistes

Aïda Schweitzer

Institutions

Pavillon du Luxembourg

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