Empreintes invisibles

14 aoû. 2025
Empreintes invisibles
Rencontre avec Marie Capesius

Article en Français
Photo: Portrait Marie Capesius © Bouchra Jarrar

Lauréate du Luxembourg Photography Award, Marie Capesius explore depuis quelques années les traces invisibles que nous portons en nous, héritées de nos ancêtres et de nos expériences. À travers la photographie, l’écriture et le son, elle interroge l’inconscient et la mémoire, mêlant introspection et expérimentation artistique. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, ses projets en cours, ses résidences et mentorats, ainsi que sur les influences qui nourrissent son univers poétique et singulier.

Comment êtes-vous venue à la photographie ?

Je pratique la photographie depuis mon enfance : j’aimais utiliser les appareils photo que nous avions à la maison. Ce n’est que bien plus tard que je me suis entièrement consacrée à ce médium, en suivant des études de photographie à l’Ostkreuzschule für Fotografie de Berlin en 2015.  

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris que vous étiez la lauréate du Luxembourg Photography Award ?

J’ai reçu la bonne nouvelle en décembre 2024, lors de ma résidence d’artiste à New York subventionnée par Kultur | lx. 

J’ai été très heureuse de l’obtenir et je me réjouis de pouvoir bénéficier, grâce à cela, d’un accompagnement pour développer mon projet au cours des deux prochaines années. Ce prix me permet d’être soutenue par l’équipe de Lët’z Arles et par un curateur sur une période de deux ans, en vue d’une exposition et de la publication de mes recherches en 2027 au Centre national de l’audiovisuel (CNA) de Dudelange. 

© Marie Capesius

Pourriez-vous nous présenter votre projet Do the lines of our hands resemble each others? et nous dire comment celui-ci s’inscrit dans vos précédents travaux ?

La série Do the lines of our hands resemble each other? est un projet de recherche dans le domaine de la psychogénéalogie. Il interroge ce que nous portons inconsciemment en nous de nos ancêtres et comment ces informations enfouies peuvent influencer le cours de nos vies. 

Dans ce projet, je me demande si, en faisant remonter à la surface ou en mettant en lumière ce qui est se cache dans l’ombre de notre inconscient, nous pouvons nous libérer d’un traumatisme héréditaire ou d’émotions « bloquées ». Il s’agit d’un travail de recherche qui croise psychologie et métaphysique. Mes sources d’inspiration et de lecture vont de la psychanalyse aux mythes anciens et symboles, car ce travail explore le monde de l’invisible et de l’inconscient. À travers une approche introspective, j’utilise des symboles, des autoportraits et des éléments textuels pour constituer la série au fil du temps et au gré de lieux de résidence. La photographie devient ici un outil introspectif, dévoilant non seulement ce qui peut être vu à l’œil, mais aussi et surtout ce qui peut être ressenti, transcendant ainsi la simple vision.  Comme le disait Carl Jung : « Jusqu’à ce que vous rendiez conscient l’inconscient, il dirigera votre vie et vous l’appellerez le destin. » 

Ce travail s’inscrit dans la continuité de mon intérêt à dévoiler les traces invisibles de la mémoire à travers différentes matières. C’est notamment le cas de ma série précédente, Porte-Mémoire (2024), où je m’intéresse aux mémoires inscrites dans les vêtements de famille que l’on hérite. Dans mon travail actuel, je me concentre sur les mémoires héritées que nous portons en nous, parfois même inconsciemment.

Vous conjuguez plusieurs techniques (photo, écriture, enregistrement audio) pour ce projet. Quel est l’effet recherché ?

Je ne cherche pas à produire un « effet » particulier en combinant plusieurs techniques, chaque médium me permet plutôt d’aborder le même sujet sous un angle et avec des formes d’expressions différentes. Par exemple, lorsque je crée une bande sonore pour accompagner mes projections d’images, j’assemble, sous formes de collages, des sons d’environnement issus de mon quotidien ainsi que des improvisations au piano ou à la flûte. Cela me permet de créer des univers sonores dans lesquels le public peut se plonger. Le son offre ainsi une immersion plus profonde dans mon univers.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans les dérives « psychogéographiques » des situationnistes et comment vous êtes-vous approprié cette approche ?

Ces dix dernières années, je me suis approprié la notion de « dérive » à ma manière, de façon à ce qu’elles me permettent de découvrir un sujet ou un environnement avec – parfois même au-delà – des cinq sens. Je l’utilise comme un outil de découverte et de remise en question de mes points de vue et de mes a priori. Cette pratique me permet de rester ouverte à de nouvelles perceptions, à emprunter des sentiers inconnus et à apprendre, chaque jour, à voir au-delà du perceptible.

© Marie Capesius

Comment avez-vous travaillé chacun de ces aspects (photo, écriture, son) avant de les réunir au sein de votre projet ? Quel est le processus de travail que vous avez mis en œuvre pour ce faire ?

J’ai commencé ce projet en septembre 2024, lors d’une résidence dans le Tyrol du Sud. J’ai ensuite continué mes recherches lors de ma résidence à New York puis, plus récemment, à Arles. J’ai prévu une prochaine résidence à Clervaux, à la Cité de l’image. Chaque étape, chaque lieu, vient nourrir le projet. Jusqu’à présent, j’ai travaillé avec la photographie et le son. La partie écriture viendra dans un second temps : les mots se forment en moi au fil du temps et mûrissent au gré de mes expériences. L’écriture se posera au moment juste et viendra dialoguer avec l’image et le son.

Grâce à ce prix, vous allez bénéficier d’une résidence à Arles. Sur quel projet travaillerez-vous durant cette résidence et que comptez-vous développer à cette occasion ?

Initialement je pensais avancer sur la conception de ma publication de mon projet, sous la forme d’un script book, qui servirait de base et de structure au court-métrage que je souhaite réaliser en combinant image, son et texte. Le temps passé en résidence m’a donné la liberté d’explorer d’autres médiums, tels que la peinture et le cyanotype. J’ai poursuivi la série de peintures à l’huile initiée lors de ma résidence à New York, dans laquelle je commence chaque toile en traçant les contours de mon corps. Après avoir réalisé deux toiles grand format aux tons bleus, j’ai cherché à transposer la notion de trace corporelle dans un procédé photographique. C’est ainsi que j’ai créé des cyanotypes à partir de l’empreinte de mon corps.

Mon travail s’est donc exprimé sous une forme plus corporelle et performative, à travers les autoportraits et les toiles réalisés lors de cette résidence.

Portrait de Marie Capesius dans son studio à la Madeleine, Arles 2025

À quoi vont vous servir les quatre mois de mentorat, et comment allez-vous utiliser ce temps pour votre travail photographique ?

Lors de mon mentorat et de ma résidence à Arles, j’ai passé beaucoup de temps dans la bibliothèque de l’école de photographie d’Arles – un véritable trésor et un lieu qui m’a beaucoup inspirée. Le travail avec mes deux mentors et les sessions en groupe m’ont permis de recevoir des retours précieux sur l’évolution de mon travail en cours. Cela m’a également permis de réfléchir sur mon parcours artistique, sur la manière dont mes différentes séries se sont développées depuis mes débuts, et sur la manière dont mes différents médiums et outils se rejoignent pour former un ensemble cohérent.

Je me souviens tout particulièrement de conseils précieux de l’artiste et mentor SMITH, qui m’a invitée à développer ma propre forme « entre guidance et guidage », en attirant mon attention sur la manière dont le public fait l’expérience de mon univers artistique. De son côté, le commissaire d’exposition Sergio Valenzuela Escobedo m’a conseillé, dès le début du mentorat, d’oublier tout aspect théorique et philosophique lié à la psychogénéalogie pour plonger dans l’inconnu. J’ai suivi ce conseil à la lettre durant ma résidence, en explorant le symbole de l’eau et l’univers aquatique dans les images polaroids ou dans les toiles. Ce fut un moment précieux : pouvoir créer sans trop penser, en laissant libre cours à mes inspirations. 

D’une manière générale, ce mentorat et cette résidence ont marqué un tournant dans l’évolution de mon expression artistique. Les échanges, lors des visites d’ateliers avec des galeristes, commissaires d’exposition et collectionneurs, m’ont permis de développer un discours autour de mon travail. J’ai ainsi pu recevoir des retours constructifs qui me permettront d’approfondir ma compréhension de ma pratique et de son positionnement dans le monde de l’art contemporain.

Quel est votre regard sur la photographie au Luxembourg ? Y a-t-il d’autres photographes dont vous vous sentez proche ?

Le travail d’Edward Steichen m’a toujours fascinée et inspirée. J’aime son approche profondément humaine, qu’on peut ressentir dans ses portraits, la douceur et la profondeur de ses images d’influence pictorialiste et son travail en tant que peintre et botaniste.

Enfin, y a-t-il des photographes qui inspirent votre travail ? 

J’aime particulièrement le travail de Sophie Calle pour ses projets conceptuels, son travail avec les mots et ses explorations de l’identité et l’intimité. J’affectionne aussi le travail de Bernard Plossu pour son langage visuel poétique. J’apprécie celui de Sarah Moon pour la poésie onirique dans ses images, son travail d’abstraction et ses couleurs singulières. Sans oublier Ana Mendieta, pour son travail qui mêle land art et body art, pour ses empreintes de corps éphémères dans la nature.

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