08 aoû. 2025Au bord de l’aubeLectures de portfolios à Arles
Photos: © Laetitia de Luppé
Lectures de portfolios à Arles : une rencontre professionnelle entre artistes et curateurs du Luxembourg, de la Flandre et de la Wallonie.
Le jeudi 10 juillet 2025, dans les jardins du Palais de Luppé à Arles, s’est tenue une rencontre professionnelle réunissant 18 artistes issus du Luxembourg, de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Flandre. Un dispositif coopératif exigeant encadrait cette initiative.
Cette démarche ambitieuse s’inscrit dans une dynamique de sélection rigoureuse : six structures – la Cité de l’Image (Clervaux), le Centre d’art Nei Liicht, le Centre d’art Dominique Lang (Dudelange), La Nombreuse (Bruxelles), L’Enfant Sauvage (Bruxelles), mentormentor (Gand, Anvers, Bruxelles) et Thinking Tools (Anvers) – ont collaboré pour constituer cette programmation comprenant : Justine Blau, Francesco Del Conte, Tim Theo Deceuninck, Colin Delfosse, Antonio Jiménez Saiz, Natalie Malisse, Loredana Marini, Justine Menghini & Hugo Istace, Mashid Mohadjerin, Natalia Majchzrak, Bruno Oliveira, Karel Saelaert, Neckel Scholtus, Pascal Sgro, Giulia Thinnes, Jeannine Unsen, Sine Van Menxel, Annick Wolfers.
Marlène Kreins, co-curatrice auprès de Sandra Schwender de la sélection luxembourgeoise, explique : « L’objectif était de constituer un groupe cohérent mais contrasté, avec des approches et des sensibilités différentes, capables de faire émerger une photographie engagée, intime ou conceptuelle. »
Parmi les artistes luxembourgeois retenus, Neckel Scholtus témoigne de cette dynamique collective qui l’a marquée : « La lecture de portfolios crée du lien. On voit les gens en direct, c’est mieux. Dans nos travaux, on est souvent dans une démarche solitaire et introspective, et là il y avait un échange. La lecture de portfolios en face-à-face m’a permis de ressentir l’échange, d’avoir un feeling et d’orienter la discussion selon la réception de mon interlocuteur. C’est un échange incarné. »
Neckel Scholtus souligne aussi la portée réflexive de cette rencontre : « J’ai rencontré une dizaine de curateurs dans la matinée, c’est beaucoup, et c’est un gain de temps génial qu’ils viennent jusqu’à nous. Cette façon de faire m’a aussi permis d’avoir un regard rétrospectif sur la somme des travaux effectués depuis 2009, cette rencontre est un marqueur temporel, un curseur sur une chronologie, encore inachevée. Il y a une réflexion rétrospective, mais les curateurs demandent aussi comment on voit la suite, ce que nous voulons défendre et raconter désormais. »
En amont de cette matinée de présentation, les photographes se sont réunis à plusieurs reprises pour ajuster les axes et argumentaires de leurs recherches. Instituant ainsi une dynamique collaborative et exigeante.
Justine Blau, artiste sélectionnée, revient sur la dimension collaborative du processus : « On a beaucoup travaillé entre nous au préalable. On s’est montré nos travaux respectifs, échangé nos doutes, affiné notre sélection. Il a fallu condenser, élaguer, assumer des choix. Ce n’était pas anodin. »
Elle évoque également l’importance de la publication At the Edge of Dawn, éditée par Kultur | lx juste avant l’événement, qui a permis aux curateurs invités de découvrir les thématiques et biographies des artistes avant la rencontre.
« C’était une forme d’affinité élective. Les curateurs venaient déjà avec une idée de ce qu’ils voulaient voir ou approfondir. C’est assez rare dans ce type de dispositif », poursuit Justine Blau.
Annick Wolfers insiste sur le temps gagné grâce à la publication : « J’ai eu des échanges qu’on n’a pas directement lors d’une revue de portfolio (…) les gens s’intéressaient déjà à notre travail, ce qui a rendu le tout d’autant plus intéressant.»
Ces rencontres préparatoires se sont étalées sur les six derniers mois et furent fort utiles à Neckel Scholtus :
« C’est intéressant aussi de savoir argumenter et faire un pitch de deux minutes quand les curateurs n’ont plus beaucoup de temps. L’un d’entre eux m’a dit : ‘Je voulais vous voir, votre travail m’intéresse. Malheureusement, j’ai une réunion dans 5 minutes, je vous donne deux minutes pour présenter rapidement, puis nous échangerons nos cartes et continuerons la discussion.’ C’était un exercice de style intéressant, qui m’a aussi permis d’organiser mes priorités dans la manière de présenter mon travail. »
Justine Blau résume : « Ce type de lecture est une forme de séduction rapide. Il faut savoir ce qu’on veut dire, comment le montrer, et en même temps rester ouvert à ce qui peut advenir de l’échange. »
Bruno de Oliveira, autre artiste sélectionné, souligne : « Ça m’a redonné un élan. Je stagnai un peu dans mes propositions. Montrer mon travail à des professionnels, recevoir leurs retours, ça relance le processus créatif. Je suis très reconnaissant envers Kultur | lx et les structures qui rendent cela possible. »
Il insiste sur la qualité du cadre mis en place : « J’ai aussi apprécié les structures qui soutiennent les artistes. Comprendre qu’on n’est pas seul, qu’il y a des possibilités multiples, ça donne du courage. »
Giulia Thinnes qui travaille actuellement sur un projet photographique intime autour d’une période clef de sa vie est à la recherche d’un éditeur or, durant la matinée, plusieurs interlocuteurs furent sensibles à sa démarche, amorçant ainsi de nouvelles pistes de collaborations éditoriales. Annick Wolfers, artiste luxembourgeoise établie à Londres, témoigne : « J’ai rencontré des personnes intéressées de collaborer ou d’exposer autour de mes thématiques. Ça m’a offert une meilleure visibilité. C’est très spécial et précieux d’être soutenue de cette manière par son propre pays. »
Elle souligne aussi l’importance des connexions créées entre artistes et professionnels, mais aussi entre les artistes eux-mêmes : « Il y avait une vraie bienveillance dans les échanges, une envie commune de porter les projets plus loin. »
Pour Marlène Kreins, cette dynamique est centrale : « On a mis l’accent sur la circulation, les liens entre les artistes, les complémentarités. Il s’agissait aussi de proposer aux curateurs un aperçu nuancé de ce qui se crée actuellement dans nos pays. »
Elle poursuit : « C’était très valorisant pour l’ensemble des artistes, des curateurs et des organisateurs. En tant que curatrice, j’étais contente de faire partie de l’aventure. C’était flatteur pour les artistes photographes de pressentir d’autres travaux, de confronter et mettre en exergue leur propre production. Les thèmes étaient variés, chaque travail intéressant : Justine, sur la nature et l’extinction ; Neckel, sur sa ferme familiale, les traces, la transmission, la mémoire collective ; Jeannine a donné une visibilité à la condition des femmes avec douceur et poésie ; Giulia, sur la transition homme-femme, proposait un projet extrêmement sensible – une forme d’éclosion. Bruno, lui, raconte sa communauté et la réappropriation de son enfance à travers une narration mêlant mélancolie, fantaisie, magie et religion. Annick Wolfers, avec son projet sur le fleuve Sûre et l’écologie fluviale, mêle vidéo et photographie avec un regard cinématographique très fort. »
Elle ajoute : « C’était aussi l’occasion d’échanger avec des éditeurs. Certains artistes ont une narration forte qui appelle l’édition. Nous avons aussi beaucoup travaillé sur la qualité de leurs pitchs, courts ou longs selon les interlocuteurs. C’était un apprentissage essentiel dans un monde dominé par le format court des réseaux sociaux. »
La veille, un dîner avait été organisé dans le quartier de la Roquette, pour donner aux 18 artistes l’occasion de se détendre : « Certains se mettaient beaucoup de pression. C’était important de les rassurer, de créer une dynamique de groupe. »
Marlène Kreins insiste sur le sens collectif de la démarche : « L’artiste, au Luxembourg, a parfois le sentiment qu’il faut d’abord faire ses preuves à l’extérieur. Là, on faisait quelque chose ensemble, avec une identité commune. C’était aussi un exercice de confiance. Nous, on croyait déjà en eux. Il fallait qu’ils prennent conscience de leur force narrative, de la portée de leurs projets. »
Elle conclut : « La suite leur appartient. Il faut désormais confirmer ces rencontres, valoriser cette expérience. Mais je pense que beaucoup ont gagné en maturité et en confiance. C’est une étape déterminante. »
La matinée dans les jardins du palais de Luppé, jadis surnommé la villa Médicis d’Arles, a valorisé la pluralité des approches photographiques et artistiques, dans un cadre favorisant les échanges directs et humains.
Ce fut un moment charnière pour les artistes qui, une semaine après l’événement, s’accordent sur l’importance de cette étape dans leur parcours.
« Il y a une digestion nécessaire, bien sûr, mais aussi une volonté de relancer les contacts, de faire fructifier ce qui a été amorcé », confie Justine Blau.
Au-delà de la rencontre elle-même, c’est toute une scène photographique transfrontalière qui se dessine.
Comme le souligne Marlène Kreins : « Ce n’était pas une simple vitrine. C’était un moment de travail, de mise en réseau, de réflexion partagée sur ce que nous voulons soutenir. »
Aucun des artistes luxembourgeois de cette première sélection de lecture de portfolios n’avaient jusqu’à présent exposé à Arles, gageons que leurs travaux futurs au regard de cette expérience rayonneront lors d’une prochaine édition, dans le « IN » des Rencontres et, voyons grand, en sélection de la prestigieuse sélection de Lët’z Arles.
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