17 juil. 2025Sandra LienersSummer Group Show
Photo: Sandra Lieners © Guy Wolff
À l’occasion de sa participation au Summer Group Show à la galerie Reuter Bausch, Sandra Lieners revient sur son parcours, son processus artistique singulier et la manière dont elle tisse des liens entre mémoire urbaine, nature et histoire de l’art. Entretien avec une artiste dont la peinture interroge la visibilité, la trace et l’identité.
Pouvez-vous retracer dans les grandes lignes votre formation en arts plastiques?
Oui, bien sûr. J’ai intégré en 2014 un Master en peinture de l’Académie des beaux-arts de Florence, et en 2016 j’ai fini mes études à l’Université des arts appliqués de Vienne (art visuel et pratiques de communication).
Pour la prochaine exposition collective à laquelle tu vas participer à la galerie Reuter Bausch, quelles sont les œuvres que tu vas présenter et comment se situent-elles dans le développement de ton esthétique? Quelles techniques utilises-tu pour ces toiles?
Il s’agit, dans mon cas, d’une œuvre qui se situe dans le prolongement esthétique et conceptuel de mon exposition monographique Blue Mountains / Red Rocks à la Galerie Indépendance de la Banque Internationale à Luxembourg (BIL). J’y emploie une technique mixte : huile sur toile, en partie coupée pour y ajouter des parties de cyanotype et de textiles d’atelier via la couture.
Comme il s’agit d’une exposition collective, est-ce qu’il y a eu entre les peintres participants des rencontres ou des concertations pour essayer d’articuler en amont les œuvres entre elles ou non?
Le choix des artistes a été fait par la galerie, 17 artistes seront représenté·e·s avec une œuvre chacun·e. Je vois un lien entre mon œuvre et celle de Valentin van der Meulen, étant toutes deux axées sur la typographie. Un autre parallèle serait la série d’aquarelles de Julien Hübsch, qui pratique une fragmentation de l’histoire de l’art. Le lien est plutôt conceptuel pour Julien et plutôt esthétique concernant Valentin.
Quel regard portes-tu sur la scène plastique luxembourgeoise et y a-t-il des artistes luxembourgeois·e·s dont tu te sens proche esthétiquement?
Il y a en effet des artistes dont je me sens conceptuellement proche, comme Julien Hübsch ou peut-être Joao Freitas esthétiquement. Je pense que mon œuvre est assez unique au Luxembourg et au-delà. Je ne connais pas d’artistes qui travaillent la technique de l’huile sur toile en combinaison avec la stratégie de déconstruction/reconstruction/combinaison par couture avec d’autres surfaces. Il y a beaucoup d’artistes pluridisciplinaires qui travaillent de façon « installative », avec des combinaisons techniques qui intègrent dans les expositions des sculptures et des peintures, des vidéos ou des installations, etc. Dans mon cas, cette pluridisciplinarité se déroule dans les tableaux mêmes et dans la façon de les installer, qui conduit à une sorte de redéfinition de la peinture.
Les sources d’inspiration de ta peinture se trouvent-elles plutôt dans la peinture ou dans la réalité sociale?
Dans la réalité sociale en combinaison avec la nature, complétée par des références d’histoire de l’art. Des références d’histoire de l’art peuvent être ajoutées afin de souligner des éléments déjà présents sur la toile. Elles figurent normalement sous forme de fragments d’œuvres d’artistes, que je choisis comme référence pour une œuvre spécifique. Quant à la relation entre nature et surfaces urbaines, l’une ou l’autre peut prendre le dessus, en fonction des séries. En ce qui concerne la réalité sociale, c’est surtout des traces laissées dans l’espace public (papiers arrachés, typographies, tags, logos, etc.) qui sont citées. Souvent, les compositions partent de l’esthétique d’un fragment urbain qui préexiste et se développent dans une interprétation d’une réalité imaginée. En ce qui concerne la nature, ce sont soit des natures floues peintes, soit des cyanotypes de plantes ou d’autres récoltes de la nature qui se superposent à travers la couture.
En 2023 et 2024, les réalités urbaines ont pris le dessus visuellement, avec des compositions de surfaces dans lesquelles se sont ajoutés des éléments botaniques cyanotypés – une nature cachée au sein de l’urbain. Les œuvres actuellement en production (pour ma première exposition solo chez Reuter Bausch en février 2026) font l’inverse : une nature floue (telle que perçue au cours d’une de mes sorties de course à pied) est la base de la composition qui est déconstruite et reconstruite par des fragments de l’urbain qui s’y ajoutent. Il y aura donc un rappel de ma série the green, réalisée en 2020, et du travail de surfaces urbaines pour lequel on me connaît depuis environ dix ans.
Souvent, dans vos toiles, l’acte de figurer se déploie avec son contraire : une forme de dé-figuration qui se manifeste par des zones de flou, des formes d’effacement ou de détournement d’œuvres passées. Quel sens donnez-vous à ces formes « d’iconoclasme » et les retrouvera-t-on dans les peintures que vous allez présenter prochainement?
Très belle formulation. Cette stratégie de production est au centre de ma pratique et on la retrouvera dans mes prochaines œuvres.
Longtemps les femmes ont été invisibilisées en peinture, comme Valadon ou Berthe Morisot par exemple. En tant que femme et peintre, prends-tu position dans tes toiles pour promouvoir une égalité des genres?
Mon exposition chez Ceysson & Bénétière a traité de cette thématique en profondeur, à travers une série spécifique. Il y avait une armée de femmes peintes par des femmes à travers l’histoire de l’art – que j’ai peintes en flou. Le manque de visibilité a donc été évoqué par le fait de les peindre en flou : rendre visible par l’invisible. Après cette exposition et ce travail de réflexion autour du passé de femmes artistes, je voudrais voir mon activité en tant que femme dans le même contexte que celui des artistes hommes. Malheureusement, il y a toujours un décalage entre la représentation des artistes femmes dans les musées ainsi que le prix des œuvres qui diffère selon qu’il s’agit d’un artiste homme ou d’une artiste femme.
Outre la peinture, on vous sait très sportive. Pourtant, on oppose souvent la culture et le sport comme s’il s’agissait de deux domaines distincts, voire opposés. Projetez-vous, un jour, de nouer un lien entre peinture et sport?
Je vois beaucoup de liens entre le sport et l’art, surtout entre le sport de haut niveau et l’art en tant que profession. La notion de concurrence y est similaire, ainsi que les nombreuses heures de travail en solitaire, avant les récompenses sous formes d’exploits sportifs ou d’expositions réussies. Ou encore l’état de « flow » que l’on retrouve dans l’acte de courir et dans l’acte de peindre.La différence principale, selon moi, est que le sport est beaucoup plus « mesurable » que l’art. Il y a un élément subjectif dans l’art qui n’existe pas dans le sport.
On parle beaucoup de l’IA dans la création artistique, quel regard portez-vous sur cette technologie? Comptez-vous l’utiliser un jour pour vos propres créations?
La créativité individuelle et la touche personnelle d’un·e artiste ne sera jamais remplaçable par une intelligence artificielle, j’en suis certaine. Un robot ne pourra jamais transmettre sur une toile la même énergie ou émotion qu’un être humain. Dans un scénario idéal, l’IA pourrait remplacer tous les aspects fonctionnels et exécutifs afin que l’on dispose de plus d’espace pour développer notre créativité, qui est propre aux êtres humains. Donc non, je ne l’utiliserai probablement pas pour l’acte de création.
Quels sont vos projets d’exposition?
Outre l’exposition collective à la galerie Reuter Bausch, j’ai plusieurs projets en préparation, comme la KNAF-Knokke Art Fair avec Reuter Bausch, mais aussi une résidence d’artiste au Mexique (Casa Lü Sur & Los Pinos) d’août à septembre, une exposition collective au Cercle Cité dans le cadre de LUGA, sous le commissariat de Clément Minighetti, et deux expositions monographiques : au ALLPA de Bruxelles, et à nouveau chez Reuter Bausch en février 2026.
Enfin, souhaitez-vous nous dire un mot sur une exposition que vous auriez vue récemment et qui vous aurait particulièrement émue?
Je me sens proche des œuvres de Lauren Luloff, présentées dans l’exposition Soft Chaos à la galerie Ceysson & Bénétière, notamment en ce qui concerne la combinaison de différentes surfaces peintes sur un seul cadre. J’ai apprécié aussi The Anonymous Project by Lee Shulman, au Château de Bourglinster, ainsi que l’exposition de David Hockney à la Fondation Louis Vuitton où se trouvent des œuvres que j’avais vues en 2022 à Vienne, au Kunstforum, et qui m’avaient beaucoup touchées.
Exposition Summer Group Show à la galerie Reuter Bausch du 18 juillet au 14 août 2025.
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