12 mar. 2026Entrevue(s)
Rencontre avec Clémence Boisante, directrice de la galerie Ceysson et Bénétière Wandhaff, et le peintre Pierre Buraglio.
Clémence Boisante, l'exposition Entrevue(s) dont vous êtes la curatrice a pour fil conducteur le cadre, un élément matériel, tangible, qui est aussi un motif réflexif, fictionnel. Quels partis pris avez-vous opérés pour concevoir ce dialogue à quatre ?
Clémence Boisante : Pour Entrevue(s), j'ai souhaité partir du cadre — entendu ici moins comme l'objet matériel que comme un cadrage, c'est-à-dire une opération de découpe, de sélection et de mise en visibilité —, plutôt que comme simple dispositif de présentation. Il s'agit d'un véritable opérateur de pensée : à la fois seuil, structure et fiction. La référence à Leon Battista Alberti et à sa célèbre « fenêtre ouverte sur le monde » dans De Pictura [De la Peinture, traité de peinture écrit en 1435] a constitué un point d'ancrage théorique, mais l'enjeu de l'exposition était précisément d'en éprouver les reformulations contemporaines.
Le premier parti pris a été de réunir des artistes dont les pratiques déplacent, chacune à leur manière, la fonction du cadre : Wilfrid Almendra, Pierre Buraglio, Aurélie Pétrel et David Raffini. Tous interrogent le statut de l'œuvre, sa matérialité autant que ce qu'elle évoque, mais depuis des positions très différentes — peinture, photographie, sculpture, installation —, ce qui permettait d'éviter une lecture univoque.
Le second choix a été d'organiser l'exposition comme un espace de discussion plutôt que de correspondances illustratives. Il ne s'agissait pas de montrer quatre démarches en parallèle, mais de produire des zones de rencontre où le cadre devient tour à tour support, contrainte, reste ou fiction. Chez Buraglio, il est souvent mémoire matérielle et économie du geste ; chez Almendra, il peut être rejoué dans une dimension architecturale ou sociale ; chez Pétrel, il se déplace vers les conditions mêmes d'apparition de l'image ; chez Raffini, il tend vers une perception de la spatialité.
Enfin, par sa densité, avec près d'une centaine d'œuvres retenues, Entrevue(s) se veut une exposition à échelle variable, presque feuilletable. Le parcours propose des régimes d'attention différents : rapprochements serrés, respirations, effets de seuil. Ce dialogue à quatre voix s'est donc construit par déplacements successifs : partir d'une définition classique du tableau comme fenêtre pour mieux en observer aujourd'hui les débordements, les glissements et les résistances.
Parlez-nous du travail de Pierre Buraglio, un artiste qui entretient depuis longtemps une relation importante au cadre.
Clémence Boisante : Depuis la fin des années 1960, le travail de Pierre Buraglio interroge avec constance les conditions matérielles du tableau — toile, châssis, cadre —, qu'il démonte, fragmente et réactive comme autant de lieux possibles de peinture. Par ses Recouvrements, Agrafages ou ses assemblages de fenêtres et de cadres récupérés, Buraglio déplace le geste pictural vers une économie de moyens où la peinture se pense autant qu'elle se fait. Proche du mouvement Supports/Surfaces sans jamais s'y fondre pleinement, il partage avec ses protagonistes la volonté de ramener la peinture à ses composants essentiels et de rompre avec l'illusion représentative. Toutefois, son œuvre se distingue par une position plus libre et empirique. Dans cette tension entre analyse du médium et sensibilité du regard, Buraglio occupe une place singulière, faisant du cadre non plus une limite mais un champ actif de la peinture.
Dans le cas de cet artiste, le cadre peut prendre la forme d'un rétroviseur de voiture, d'une équerre ou encore d'un fragment – un coin, en l'occurrence – de fenêtre. On sent beaucoup d'humour dans son travail, une forme de légèreté…
Clémence Boisante : Oui, chez Pierre Buraglio, cette liberté de formes s'accompagne effectivement d'un humour discret et d'une réelle légèreté de ton. Lorsque le cadre devient rétroviseur, équerre ou coin de fenêtre, il ne s'agit pas d'un simple jeu formel, mais d'un déplacement malicieux des codes de la peinture. L'artiste introduit ainsi des objets du quotidien dans le champ pictural, brouillant avec finesse la frontière entre rigueur analytique et esprit d'invention. Cet humour reste toutefois retenu et n'est jamais anecdotique : il agit comme un contrepoint à la dimension très consciente, presque méthodique, de sa démarche. La légèreté naît précisément de cette économie de moyens et de cette capacité à faire beaucoup avec très peu, à activer la peinture là où on ne l'attend pas. Le sourire n'annule pas l'exigence, il l'accompagne et la rend plus vive.
Pierre Buraglio, votre mère était luxembourgeoise. Avez-vous des affinités particulières avec le Luxembourg ?
Pierre Buraglio : Je suis fils unique et j'ai vécu seul avec ma mère durant toute la durée de la guerre. Le rapport avec ma mère n'en était que plus fusionnel. Elle est toujours restée très discrète par rapport à mon père, qui était chanteur d'opéra et avait un physique à la Vittorio Gassman ou à la Vittorio de Sica. Le Luxembourg apparaît par touches, à commencer par la langue que ma mère parlait avec ses sœurs, puisqu'elle a vécu au Luxembourg de sa naissance jusqu'à l'âge de 16 ans ; elle avait un léger accent luxembourgeois. Au fond, j'ai vraiment fait connaissance avec le Luxembourg tardivement, lorsque j'ai exposé chez Léa Gredt. Avec des amis luxembourgeois, dont Lucien Kayser, nous nous sommes rendus sur différents lieux où avait grandi ma mère, y compris à Differdange d'où elle est originaire. En compagnie de ma fille, je suis allé sur son lieu de naissance et nous avons été émus en découvrant la maison de pension où elle avait été élevée par des sœurs, dans un environnement des plus réactionnaires.
Dans l'un de vos tableaux, vous mentionnez le fameux peintre luxembourgeois Joseph Kutter. Pouvez-vous nous parler de cette œuvre, s'il vous plaît ?
Pierre Buraglio : J'ai réalisé un petit croquis du clown de Kutter, d'après ce tableau du peintre qui n'est pas exposé en ce moment au Nationalmusée de Luxembourg. La figure du clown est très importante dans mon enfance ainsi que dans mon travail. Je suis allé une seule fois au cirque pendant la guerre, dans mon enfance. La Tête de clown (1937) de Kutter est un très beau tableau, contrairement à ce qu'en a fait Bernard Buffet. J'ai souhaité alors retravailler à partir de son clown, et comme cette œuvre allait au Luxembourg pour l'exposition, j'ai saisi cette opportunité pour y ajouter la mention : « À Joseph Kutter ».
Ce rapport aux maîtres de la modernité est présent dans votre œuvre depuis les années 1970 et on en retrouve des échos dans Entrevue(s) avec des références à Degas, Kutter et Matisse par exemple.
Pierre Buraglio : J'ai une formation classique et je suis logiste du Prix de Rome. Lorsque j'ai été nommé professeur à Valence en 1976, c'est-à-dire très tardivement, je me suis donné pour principe de ne pas ressembler aux professeurs des Beaux-arts que j’avais connus qui se donnaient toujours eux-mêmes comme modèles, hormis Roger Chastel, et de ne pas exploiter la position avant-gardiste ou politique que j'occupais. J'incitais les étudiants à m'accompagner dans les musées de la région, à Saint-Étienne, Lyon ou Grenoble, pour dessiner, me plaçant moi-même dans la position de celui qui renoue avec la tradition [rires]. Au fond, ce fut le point de départ des « dessins d'après », de cette approche des maîtres de la peinture occidentale (principalement) que je poursuis encore aujourd'hui. Cette approche a intéressé des conservateurs et, depuis 2005, je suis régulièrement invité en résidence dans des musées. Cela a son incidence sur les petits tableaux que j'ai réalisés et qui sont exposés dans l’exposition Entrevue(s), qui sont nourris d'Albert Marquet, Raoul Dufy ou Matisse.
Vous revenez souvent à Matisse, et à deux citations que vous lui attribuez : l'une sur le rejet de l'autographe et l'autre sur l'attrait du banal...
Pierre Buraglio : Matisse était culte dans le contexte de Supports/Surfaces, où j'occupais une position périphérique. J'ai pris des distances avec Matisse. La figure que je trouve aujourd'hui la plus forte et la plus exemplaire au XXᵉ siècle, c'est celle de Picasso.
Pour finir, depuis quand êtes-vous représenté par la galerie Ceysson & Bénétière ?
Pierre Buraglio : Dans les années 1980, lorsque j'emmenais les élèves de Valence au musée d'art et d'industrie de Saint-Étienne, Bernard Ceysson, qui n'était pas un homme économe de son temps, venait commenter les œuvres que l'on voyait. Notre relation a été très bonne, et son regard sur l'art a toujours été pertinent. J'ai rejoint la galerie en 2008.
L’exposition Entrevue(s) est visible à la galerie Ceysson et Bénétière Wandhaff jusqu'au 14 mars, www.ceyssonbenetiere.com
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