Panahi, Palme d’or

30 sep. 2025
Panahi, Palme d’or

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Entretien avec Jafar Panahi, lauréat de la Palme d’or à Cannes pour Un simple accident, une co-production franco-luxembourgeoise désormais en lice pour les Oscars.

Le cinéaste et les interprètes d'Un simple accident, sur les marches du Palais, à Cannes, après la remise de la Palme d'or. © Bidibul Productions

Jafar Panahi, vous avez étudié le cinéma à l’université de Téhéran. Quels films vos professeurs vous montraient-ils à cette époque ?

Lorsque j’ai commencé mes études de cinéma,entre 1983 et 1986, nous étions juste après la Révolution islamique. La question de l’accès aux films étrangers se posait alors car, pendant la Révolution, beaucoup avaient été détruits, c’était donc très difficile pour moi d’y avoir accès. Ce problème ne touchait d’ailleurs pas uniquement le cinéma étranger, mais aussi les œuvres iraniennes produites avant la Révolution.

Je m’occupais alors, avec un ami, des archives de cinéma à l’université. C’était une tâche très délicate parce que les gens hésitaient à nous confier leurs films, craignant qu’ils soient détruits. Pour répondre à ce manque, on a rédigé un « appel à films » au nom de l’université à des réalisateurs et producteurs, en précisant qu’il s’agissait d’une initiative culturelle, afin qu’ils aient confiance en nous. À partir de là, on a commencé à être reçus. 

C’est ainsi que j’ai pu avoir accès à tous les films de Hitchcock. Je ne comprenais pas l’anglais, mais j’ai appris le langage du cinéma à travers lui. Pendant longtemps, le cinéma étranger, pour moi, se résumait à Hitchcock. Puis j’ai découvert d’autres choses, comme le néoréalisme italien. Après ça, j’ai vu Le rideau déchiré (Hitchcock, 1966) et j’ai trouvé le film artificiel. Peu à peu, j’ai adopté dans mon travail une approche réaliste, et cela a façonné ma sensibilité et mon rapport au cinéma.

À l’époque où je regardais les films d’Hitchcock, j’ai eu l’opportunité de réaliser un petit film pour la télévision. J’ai donc commencé par faire comme lui : le découpage, les pages de storyboard, avec moult détails et j’ai continué de cette manière. Après le tournage et le montage, j’ai regardé le résultat et je me suis dit : « C’est quoi ce film ?! ». Tout semblait correct, les codes étaient là, mais le film était sans âme. Personne ne me connaissait à l’époque, mais je ne voulais pas que ce film existe sous mon nom. J’ai donc pris les négatifs et les ai détruits, afin qu’aucun producteur ne puisse jamais les voir.

Vous avez été l’assistant d’Abbas Kiarostami sur Au travers des oliviers (1994). Le scénario de votre premier long-métrage, Le Ballon blanc (Caméra d’or à Cannes en 1995), a d’ailleurs été écrit par lui. Que retenez-vous de ces collaborations, qu’ont-elles apporté à votre parcours artistique ?

Avant de travailler avec Abbas Kiarostami (1940-2016), j’ai été l’assistant d’autres réalisateurs et j’ai beaucoup appris de chacun d’eux. Étudiant, j’étais extrêmement actif, je voulais apprendre beaucoup de choses des cinéastes, et parmi eux, il y avait Abbas Kiarostami. 

De Kambuzia Partovi (1955-2020), par exemple, j’ai appris la direction d’acteurs, et tout particulièrement celle des interprètes non-professionnels. Abbas Kiarostami m’a appris l’importance du regard, la nécessiter de cultiver un regard personnel en guise de signature.

Vos films ont souvent mis en lumière la condition des femmes en Iran, comme Le Cercle (2000). Pensez-vous que les femmes représentent l’avenir du pays, qu’elles constituent une véritable force de transformation, à l’image du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022 ?

Pour moi, les choses ont toujours été claires dès le départ : je savais ce que je devais dire et ce que je devais faire. J’ai choisi d’aborder la question des limites. Dans une société comme la mienne, les femmes sont très limitées. 

En tant que cinéaste social, je puise mes idées dans la vie  quotidienne et la société. Or parmi les limites de la société, il y a notamment les restrictions imposées aux femmes. C’est pourquoi j’ai continué à réaliser des films dans cette direction. 

Quand le mouvement « Femme Vie Liberté » a émergé, j’étais en prison et je n’avais aucun accès à ce qui se passait à l’extérieur. Quand je suis sorti de prison, je me suis rendu compte que le visage de la société avait complètement changé. Comme je me considère comme un cinéaste social, il était évident que mon cinéma allait ressembler à la société et notamment mon prochain film, Un simple accident (2025).

Pouvez-vous nous rappeler quand vous êtes sorti de prison ?

Je me suis fait arrêter le jour de mon anniversaire [le 11 juillet 2022, ndlr]. J’en suis sorti sept mois plus tard, il y a maintenant deux ans.

Ces dernières années, vous vous mettiez en scène dans vos films, comme Taxi Téhéran ou Aucun ours, où vous abordiez surtout votre condition de cinéaste interdit par le régime. Or ce n’est pas le cas ici dans Un simple accident, où vous revenez à une forme narrative plus classique. Pourquoi avoir choisi de vous mettre en retrait dans ce film ?

Quand je me suis retrouvé avec une interdiction de travailler de vingt ans, j’ai dû me tourner vers moi-même, et c’est à partir de là que je suis devenu le sujet principal de mes films, que je suis devenu l’acteur de mes propres œuvres. Je me suis demandé ce que j’allais devenir si je ne pouvais plus réaliser de films. J’ai réfléchi à ce que je pouvais faire dans ces conditions, et cela a donné Ceci n’est pas un film (2011), dans lequel je raconte ce qu’il m’arrive en tant que cinéaste, chez moi, dans la vie quotidienne. 

Je me suis ensuite demandé ce que je pouvais faire et je suis devenu chauffeur de taxi, tout en continuant à réaliser des films : j’ai installé des caméras dans mon taxi. Cette contrainte m’a amené à sortir de chez moi, à entrer dans la société, ce qui a donné Taxi Téhéran (2015). Après ce film, j’ai ressenti le besoin de changer de décor : je suis allé dans un village pour raconter l’histoire de Trois visages (2018).

Comme on me demandait de ne pas faire de films, j’ai essayé de sortir du pays, même si je n’en avais pas le droit, et de faire un film en dehors de Téhéran. Cela a conduit à Aucun ours (2022). Je suis resté à la frontière entre l’Iran et la Turquie et j’ai envoyé mon équipe tourner hors d’Iran, réalisant mes films à distance, via mon portable et des appels vidéo.

Puis, on m’a placé dans un décor fermé, en prison. Avant la captivité, je puisais mes idées au sein de la société dans laquelle je vivais, puis une partie de mes idées sont venues de l’expérience de la captivité. Maintenant que je suis libéré, je n’ai plus besoin de me concentrer sur moi-même. Je m’intéresse alors au sort des personnes qui étaient autour de moi, en prison. 

Un simple accident, 2025

Le tournage d’Un simple accident s’est fait dans la clandestinité. Comment avez-vous fait pour contourner la surveillance du régime ? 

À ma sortie de prison, j’ai retouvé le droit de faire des films. En Iran, la procédure est d’abord de soumettre un scénario, puis de recevoir une série de corrections pendant le tournage, etc. Il était évident pour moi que les autorités ne m’accorderaient jamais cette autorisation, j’ai donc dû revenir à mes méthodes antérieures : tourner clandestinement, sans autorisation. Avec Ceci n’est pas un film, Pardé (2013), Taxi Téhéran et le film que j’ai tourné à distance dans un village reculé (Aucun Ours), j’ai acquis beaucoup d’expérience pour réaliser des films en cachette et j’ai développé la technique nécessaire pour contourner le contrôle et éviter les problèmes qui pourraient surgir ensuite.

Christel Henon (Bidibul Productions), Jafar Panahi et Philippe Martin (Les Films Pélléas) © Bidibul Productions

Un simple accident n’a pas été produit par le régime iranien, mais par votre propre société de production, avec le soutien de société de productions étrangères, telles que les Films Pélléas (France) et Bidibul Productions (Luxembourg). Pour un tournage aussi particulier, comment s’est organisée la coopération avec ces partenaires ?

J’ai donc tourné le film sans le lui montrer avant qu’il soit terminé. Une fois achevé et satisfait du résultat, je suis allé le lui présenter. La partie luxembourgeoise a principalement concerné la post-production. Comme la France produit beaucoup de films, nous pensions que les chances aux Oscars seraient meilleures avec le Luxembourg, mais cela s’est avéré impossible. Finalement, Un simple accident représentera prochainement la France aux Oscars.

 

Entretien réalisé à Luxembourg, Hôtel Le Place D’armes, le 24 septembre 2025. 

Nos remerciements au traducteur de Jafar Panahi et à l’équipe de Bidibul Productions qui ont permis cet échange.


Un simple accident (France-Luxembourg, 2025, 1h42), réalisé par Jafar Panahi, Palme d’or au Festival de Cannes 2025, sortira dans les salles luxembourgeoises à partir de mercredi 1er octobre. 

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