30 mar. 2026Georges Bildgen
Après douze années à la tête des archives, Georges Bildgen prend aujourd’hui la direction de la Cinémathèque de Luxembourg. Entre préservation du patrimoine, défense de la projection analogique et ouverture à de nouveaux horizons cinématographiques, il revient sur les enjeux de transmission, l’héritage de ses prédécesseurs et les orientations qu’il souhaite donner.
Vous avez été responsable de la conservation des archives de la Cinémathèque pendant 12 ans. Quel regard portez-vous sur cette fonction, ses enjeux de mémoire et de transmission aux générations futures ?
En tant que responsable des archives, j’étais le « gate keeper » de la mémoire de la Cinémathèque. Il s’agit d’un poste clé, car la conservation à long terme dépend de cette fonction. La conservation se traduit par un contrôle physique des objets qui sont gardés dans les archives. On parle de collections de films, d’affiches, de photos et de livres, mais aussi des documents internes de la Cinémathèque. Le travail archivistique est réalisé dans une perspective à long terme pour que ce patrimoine soit transmis aux générations futures.
Ce travail sert aussi pour la création du programme mensuel. La sauvegarde de ces archives est fondamentale pour transmettre cette mémoire qui est celle de l’histoire du cinéma et de mettre en valeur ce patrimoine par la suite, notamment dans une salle de cinéma. Une mémoire qui intègre, forcément, celle de l’histoire des arts, l’histoire des techniques de cinéma mais aussi l’histoire de la société, puisque le cinéma peut être considéré comme un miroir de la société.
Aujourd’hui, alors que les films sur pellicule se raréfient, comment évolue votre politique d’acquisition, notamment face à la domination du numérique ?
En matière de politique d’acquisition de films, il est effectivement de plus en plus difficile de trouver des copies de films au format 35mm et 16mm. Mais nous sommes toujours à la recherche de nouvelles acquisitions et nous avons un budget dédié à l’acquisition.
En tant que musée de cinéma, il est essentiel pour nous de nous procurer pour nos archives des films dans leur format original et d’être en mesure de les dévoiler aux spectateurs pour justement faire vivre cet art de la projection analogique.
Nous sommes persuadés qu’il est important de continuer de projeter des films en analogique et de promouvoir cela à travers nos archives, qui sont constituées de 15 000 copies de films.
Ces dernières racontent une histoire et apportent une certaine aura provenant de leur cycle de vie qui a débuté dans un laboratoire de film, qui a vécu dans des salles de cinéma pour prendre ensuite sa retraite aux archives de la Cinémathèque. Nous avons toujours intégré beaucoup de copies, beaucoup de projections analogiques dans notre programme pour sensibiliser le public à la fragilité de ce matériel et à l’importance de le sauvegarder.
La Cinémathèque sera en mesure, après la rénovation de la salle historique, de projeter en 35mm et en 16mm. Bien évidemment les salles seront également équipées en projection numérique dans le but d’être capable de diffuser tous les formats.
Nous promouvons la sortie au cinéma comme un événement culturel et social, un moment de partage et d’immersion, un moment de liberté et de tolérance grâce à ces objets muséaux.
Quel regard portez-vous sur l’héritage de Claude Bertemes, lui-même héritier de Fred Junck ? Quelles lignes directrices souhaitez-vous poursuivre, et quelles nouveautés envisagez-vous d’apporter en tant que directeur de la Cinémathèque ?
Il est vrai que succéder à deux personnages emblématiques du milieu des archives de film, tels que Fred Junck et Claude Bertemes, est tout d’abord un grand honneur. Prendre la relève de Fred Junck, fondateur de la Cinémathèque, et de Claude Bertemes, qui a laissé son empreinte après 28 ans à la Cinémathèque, est un défi mais en même temps une chance de pérenniser les fondations construites tout en apportant ma propre vision de la Cinémathèque.
Je veux continuer dans l’esprit de Fred Junck, de collectionner et de montrer un maximum de films analogiques provenant de notre collection, et en même temps, continuer dans la voie tracée par Claude Bertemes au niveau pédagogique en citant les séances « Paradiso » pour enfants, et des projets comme l’Université populaire du cinéma. Cet accès au cinéma et à la culture me tient à cœur et je veux continuer à le promouvoir. L’éducation à l’image est cruciale pour les plus jeunes mais aussi pour les adultes.
L’objectif est la découverte du cinéma et l’orientation de nos publics, à travers la curation de programmes bien agencés par notre équipe de programmation. Il s’agit de surprendre les spectateurs, cinéphiles et occasionnels, avec un choix de films insolites.
Quel cinéphile êtes-vous ?
Je me considère comme un cinéphile plutôt classique, attiré par les films de genre et les grands classiques du septième art. Je suis un admirateur du film noir, qui fait partie intégrante de la collection de la Cinémathèque. Je suis également un admirateur du néoréalisme italien et de la nouvelle vague française, voire européenne, ainsi que du cinéma d’Abbas Kiarostami et de Fernando Solanas. Je ne suis pas un consommateur frénétique de films, plutôt le contraire : je suis quelqu’un qui sélectionne soigneusement ce qu’il va voir.
Je suis également un grand fan, forcément, de la projection analogique, et voir un film noir en 16mm en piste sonore mono, voilà un de mes péchés mignons !
Pouvez-vous citer trois films qui vous ont bouleversés ?
Le premier film qui m’a bouleversé était Sunrise (1927) de Friedrich Wilhelm Murnau, que j’ai vu pour la première fois dans un amphithéâtre à l’université. Un film qui m’a beaucoup touché par rapport au langage cinématographique et au jeu des acteurs. Cette force de l’image en soi, des décors et des mouvements de caméra dans le but de raconter une histoire humaine. Une mise en scène parfaite pour faire passer les émotions à travers les acteurs et l’utilisation du montage.
Pierrot le Fou (1965) de Jean-Luc Godard était pour moi une découverte dans la mesure où l’on pouvait faire du cinéma sans conventions. Une déconstruction radicale du découpage et du récit qui a marqué mon esprit à travers le montage, la piste sonore et les couleurs vives. En somme, une anarchie visuelle et sonore.
Uccellacci e uccellini (1966) de Pier Paolo Pasolini. Une œuvre philosophique et politique qui, grâce à sa théâtralité et ses dialogues, met en valeur les possibilités infinies et intemporelles de l’art cinématographique. Un film qui intègre la comédie et la tragédie pour délivrer une critique de la société au moyen d’allégories. Le générique d’ouverture m’a également marqué par son adaptation sonore et non conventionnelle.
Que souhaitez-vous apporter à la programmation de la Cinémathèque, en attendant la réouverture de la salle ?
Il y a certainement des cinémas qui ont été sous-représentés jusqu’à présent chez nous, mais aussi au Luxembourg en général et il me semble que nous pouvons combler ce vide. Je pense qu’il reste encore énormément de films à faire découvrir à notre public. En même temps, il est aussi important de donner la possibilité à nos programmateurs de s’épanouir et de créer des programmes originaux et éclectiques avec des corrélations étonnantes. C’est leur métier. Néanmoins il faut donner accès aux grands classiques du cinéma mondial et je ne parle pas seulement du cinéma français ou américain, mais également du cinéma d’Asie, d’Amérique du Sud ou d’Afrique. Il est primordial de garder cette ouverture d’esprit pour des « nouveaux » cinémas dans la programmation.
Comment se passe l’installation de la Cinémathèque au Théâtre des Capucins ?
Nous nous sommes installés au Théâtre des Capucins en octobre 2025. Notre équipe technique a réussi un pari incroyable en déménageant le matériel technique de notre salle Vox, Place du Théâtre, vers le Théâtre des Capucins dans un laps de temps très court. En coopération avec les techniciens du théâtre, nous avons réussi à installer notre projecteur de cinéma numérique et à transformer le Théâtre des Capucins en véritable salle de cinéma tout en faisant renaître l’esprit de la Cinémathèque. Nous sommes très satisfaits de la qualité de projection en termes d’image et de son et je dois encore une fois remercier les Théâtres de la Ville qui nous ont mis à disposition cette salle magnifique et aidé à mettre en place ce dispositif.
Pour le moment, nous ne sommes pas encore en mesure de projeter des copies analogiques, mais nous y travaillons pour pouvoir proposer des projections en 35mm. Nous avons retrouvé notre public dès le premier week-end, qui s’est réjoui de la réouverture de la Cinémathèque. Nous avons également réussi à inciter plus de personnes à fréquenter nos séances avec une augmentation de 18 % depuis janvier 2026.
Comment envisagez-vous de développer la dimension pédagogique à la Cinémathèque ?
La Cinémathèque fait déjà de l’éducation à l’image. Il est vrai que l’offre de l’éducation à l’image au Luxembourg est réduite et nous y travaillons. Nous souhaiterions développer des programmes dédiés aux enfants et aux adolescents mais aussi aux adultes. Notre projet Université populaire du cinéma s’inscrit déjà dans ce contexte. Dans les nouveaux locaux de la Cinémathèque, nous aurons justement la possibilité de développer ces projets, notamment avec un espace pédagogique.
Entre-temps, nous travaillons déjà sur la mise en place de programmes, voire de dossiers pédagogiques et nous allons essayer de construire un réseau en amont. Nous ne sommes pas les seuls à être actifs dans le domaine de l’éducation à l’image et nous espérons trouver des alliés en vue de construire un projet pérenne. Il faut souligner que la rénovation de la Cinémathèque est la preuve qu’il y a une volonté très forte de la Ville de Luxembourg d’investir dans le domaine de l’éducation. Au final, la Cinémathèque est un outil pédagogique à part entière.
Quelles sont les grandes étapes du chantier en cours à la Cinémathèque ?
Les étapes de planification et de demandes d’autorisations ont été réalisées ces dernières années et nous nous trouvons actuellement dans la phase de début de chantier avec les préparatifs en cours. Les travaux de terrassement et de gros œuvre vont donc être entamés dès à présent et seront suivis de la construction de la nouvelle salle et de la rénovation de la salle historique. La réouverture de la Cinémathèque est prévue pour 2029.
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