21 aoû. 2025ExilCréer sans frontières
Photos: © Tarantula
Entretien avec Donato Rotunno, à l’occasion de la sélection d’Exil (2025) de Mehdi Hmili au festival de Locarno, l’une des plus prestigieuses manifestations cinématographiques européennes. Un projet qui a connu de profonds changements lors de la phase de production.
Retour sur les coulisses de la fabrication de ce film.

Donato Rotunno, vous êtes le fondateur et producteur de Tarantula. Dans quelles circonstances et à quel moment avez-vous rencontré le réalisateur d’Exil pour la première fois ?
Tout a commencé un hiver glacial, au fin fond du Canada au sein de l’Atelier Grand Nord. J’avais en effet été sélectionné pour participer à cet atelier d’écriture en immersion et Mehdi également. Il présentait alors ce qui constituait les prémices de Streams. C’est ainsi que j’ai pu découvrir son projet et l’accompagner dans cette coproduction, qui nous a conduits tous deux en compétition au Festival de Locarno en 2021.
Quel souvenir gardez-vous de votre première collaboration sur Streams ?
C’est au fil de cette production que nous nous sommes véritablement rencontrés, humainement. Notre amitié est née d’une vision commune de ce que nous appelons le cinéma d’auteur. Durant une phase de création aussi intense que celle d’un tournage, le réalisateur est sans cesse confronté à des choix. Et choisir, c’est d’abord renoncer. J’ai été à ses côtés tout au long de cette période, dans ces moments de décisions difficiles, et cela nous a naturellement rapprochés.
Fort de ces deux collaborations, que pouvez-vous nous dire sur ce cinéaste qui a déjà réalisé trois longs-métrages, et sur sa manière de travailler ?
Mehdi porte en lui une humanité à fleur de peau, qu’il met au service de ses projets. Son regard est focalisé sur les personnages de ses histoires. Pour les interpréter, il fait appel aussi bien à des comédiens de renom qu’à des amateurs, qu’il intègre dans la structure émotionnelle du film. Cette volonté de ne jamais s’éloigner de la vie réelle se ressent à l’écran. C’est sans doute l’une de ses grandes forces en tant que metteur en scène.
Qu’est-ce qui vous a convaincu, dans le scénario, de produire Exil ? Sur quoi repose votre jugement pour évaluer la qualité d’un projet lorsqu’il est encore à l’état de germe ?
Exil était au départ conçu comme un documentaire sur la plus grande usine de sidérurgie en Tunisie. On devait y suivre des syndicalistes opposés au démantèlement de leur outil de travail. Mais la situation politique du pays étant instable, nos protagonistes ont fini en prison pendant le tournage. C’est alors que Mehdi a proposé de transposer cette histoire en fiction. Nous avons changé de structure de production en cours de route et convaincu nos partenaires de nous suivre dans ce choix. Au final, nous arrivons à Locarno avec une fiction qui n’aurait jamais dû exister. Mais c’est justement grâce à cette prise de risque que l’histoire pourra toucher un large public et nourrir de nombreuses discussions politiques sur la situation en Tunisie.

Comment décririez-vous l’histoire d’Exil pour inciter le public luxembourgeois à le découvrir en salle ?
Si l’on se reconnaît dans les valeurs de l’amour et du travail, alors ce film est pour vous. Tant que le travail garde un sens, rien ne pourra arrêter le combat contre l’injustice.
La liberté de création semble aujourd’hui menacée comme jamais dans le monde, tant aux États-Unis que dans les pays du Maghreb, qui ont pourtant connu un Printemps arabe il y a quelques années. Quel regard portez-vous sur notre époque, marquée par le recul des libertés fondamentales et les replis identitaires de toutes sortes ?
Nul besoin de traverser la Méditerranée pour constater que la parole qui « dérange » est de plus en plus étouffée. On appelle cela « les projets qui divisent », auxquels on préfère les « sujets qui rassemblent », porteurs de valeurs conservatrices et de soumission. Lorsque les forces conservatrices et d’extrême droite accèdent au pouvoir, la politique s’immisce dans la culture à tous les niveaux. Cela passe par une lente pénétration des mentalités, mais aussi par des actes très concrets : blocages de financements, retraits de soutiens, interdictions d’événements, chicaneries administratives, voire harcèlement…
Quelle que soit la couleur politique des instances qui nous gouvernent, le monde de la culture doit se battre pour préserver son indépendance. Et pour cela, nous devons prendre les risques inhérents à notre indépendance. Exil est l’exemple type de ces projets qui se trouvent menacés par des régimes de plus en plus autoritaires. Mehdi a fait le choix de raconter cette histoire malgré les pressions politiques. Le cinéma indépendant trouve toute sa raison d’être dans ces créations engagées, et Tarantula accompagne depuis toujours ces projets qui provoquent le débat et l’échange.
Lorsqu’un film est sélectionné par un festival, comme c’est le cas d’Exil à Locarno, qui s’est tenu du 6 au 16 août, les organisateurs livrent-ils les raisons de leur choix ?
La sélection d’un film repose sur un ensemble de critères : le sujet, le traitement, mais aussi le parcours du réalisateur et des producteurs. Parfois, un film trouve la bonne fenêtre de tir et s’impose dans un festival prestigieux, parfois, ce n’est tout simplement pas le bon moment.

Exil devait être, au départ, un documentaire, puis le projet a évolué vers la fiction tout en restant ancré dans la réalité sociale tunisienne. Qu’est-ce que cette mutation esthétique a impliqué au niveau de la production du film ?
C’est toute la réflexion créative qui a évolué avec cette décision de passer du documentaire de cinquante-deux minutes à une fiction de deux heures. Concrètement, cela signifie qu’on passe d’une petite équipe à une équipe de trente à quarante personnes, avec des chefs de poste qui viennent apporter leur propre regard narratif au film. Je pense notamment au chef opérateur, à tout le travail du son qui, sur ce projet, est crucial, aux comédiens qui doivent accepter de se prêter au jeu dans des conditions de production délicates, et aux producteurs qui ont dû justifier auprès de tous les partenaires ce nouveau choix de création.
Quelle a été la place de chacune des sociétés de production impliquées dans le film : qui s’est occupé de quoi en amont de la réalisation ?
Tout a évolué au fur et à mesure des décisions prises en production. Le tournage est d’abord resté secret pendant de longs mois. Puis, au fil des premières ébauches de montage, nous avons commencé à définir une stratégie adaptée à ce nouvel objet cinématographique. Je crois que le maître-mot sur cette production a été « adaptation ». Nous avons su avancer de manière solidaire, en fonction des choix qui s’imposaient.
Savez-vous quand le film paraîtra en salles au Luxembourg ?
La date exacte dépendra des réactions au Festival de Locarno, mais une avant-première est prévue à Luxembourg, en présence de Mehdi, pour un moment de partage avec le public luxembourgeois, qui le connaît déjà très bien.
Enfin, souhaitez-vous évoquer pour conclure un projet en cours de finalisation qui vous semble important à faire connaître ?
Nous allons pleinement profiter de l’exposition du film Exil de Mehdi Hmili à Locarno. Quelques semaines plus tard, nous aurons le plaisir de présenter à la Mostra de Venise un projet sélectionné pour la compétition immersive : A Long Goodbye (2025) de Kate Voet et Victor Maes. En cette année des trente ans de la société Tarantula, nous sommes ravis de ces deux sélections.
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