Akihiro Hata

03 fév. 2026
Akihiro Hata

Article en Français

Pour son premier long-métrage, Akihiro Hata transforme le chantier en territoire hanté. Grand Ciel , produit par Les Films Fauves, mêle réalisme social et imaginaire fantastique pour interroger la condition ouvrière et la difficulté à nommer le mal aujourd’hui.

© Les Films Fauves

Grand Ciel est votre premier long-métrage et c’est un film particulièrement dense. Vous y abordez notamment le travail clandestin sur les chantiers, les accidents du travail dans le BTP ou encore les relations conflictuelles entre les ouvriers et leurs supérieurs. Le monde ouvrier est aujourd’hui peu représenté au cinéma.

C'est vrai que ces histoires sont rarement racontées, pas seulement au cinéma, mais de manière générale. Ces travailleurs sont largement invisibilisés. Grand Ciel s’inscrit dans la continuité de deux courts-métrages que j’ai consacrés au monde du travail : Les Invisibles (2012), qui se déroulait dans une centrale nucléaire, et À la chasse (2016), situé au sein d’une coopérative agricole.  Pour Grand Ciel, j’ai fait beaucoup de rencontres et d'immersions auprès de travailleurs. Je suis allé notamment à Ivry et à Villejuif, où l’oncle de ma compagne est chef de chantier. À cela s’ajoutent des souvenirs d’enfance au Japon : la nuit, je jouais dans des chantiers comme s’il s’agissait de maisons hantées. Le traitement du chantier dans Grand Ciel vient aussi de la sensation que je ressentais à ce moment-là.

L’une des singularités du film réside dans la cohabitation entre réalisme social et fantastique. Vous transformez notamment une tour de béton en figure monstrueuse, dévoreuse d’ouvriers…

Oui, j’ai vraiment traité le chantier comme une bête : quelque chose qui mange, qui a faim, qui doit se nourrir pour grandir, comme n’importe quel animal. C’est l’une des toutes premières phrases que j’ai écrites pour faire ce film. C’est vraiment le concept du film. Toute la mise en scène repose sur cette métaphore. Il existe d’excellents films sur le travail et la lutte des classes, souvent dans un registre naturaliste — une tradition très forte en Europe. De mon côté, j’avais envie d’emprunter une autre grammaire. 

Avec le recul, je me rends compte que Grand Ciel est traversé par une part de ma culture japonaise : à travers le traitement mystique du lieu, cette manière de penser les lieux comme des entités vivantes, dotées d’une âme, capables de respirer. C’est quelque chose qui est très ancré dans ma culture natale. En Europe, j’ai rencontré des réactions étonnées : « Tu vas vraiment faire un film de genre avec un monstre qui a des bras et des bouches ? ». Cela m’a conforté dans l’idée de persévérer dans cette voie singulière.

© Les Films Fauves

Vous êtes-vous inspiré de références mythiques ou mythologiques pour mettre en scène cette figure monstrueuse? 
Au Japon, il existe une tradition — présente aussi dans d'autres pays —, qui consiste à enterrer une offrande avant de bâtir un édifice. C'est une cérémonie qui a toujours existé au Japon. C'était une offrande que l’on faisait à la terre, dans un pays marqué par les tremblements de terre et les volcans. Aujourd’hui, il n’y a plus de sacrifices, mais une cérémonie shintoïste est presque systématiquement organisée avant toute construction.
Grandir dans cette culture développe un certain rapport mystique aux lieux.

Le fantastique vous permet de ne jamais montrer explicitement le mal qui s'abat sur les ouvriers, ni les responsables qui prennent les décisions d'envoyer les ouvriers à la mort. Est-ce une manière d’évoquer la complexité d’un monde où la source du mal est devenue difficile à identifier?

Exactement. Sans tomber dans une abstraction totale, j’ai utilisé la poussière du chantier comme une incarnation du mal, une métaphore. C’était, selon moi, la seule manière de le représenter visuellement.

Dans notre société, le mal est diffus, omniprésent, impossible à saisir. Dans le film, on pourrait dire qu’il prend la forme du béton, de la poussière, du chantier lui-même. Mais qui sont réellement les responsables ? Le mal est une entité à la fois invisible et omniprésente.

Le motif récurrent de l’ascenseur évoque les mineurs qui descendaient autrefois dans les mines de charbon en Lorraine. La vie dans les houilles a-t-elle été une source documentaire pour la représentation de cet ascenseur? 

Le chantier est filmé de manière assez réaliste, à l’exception du monte-charge, qui est une invention, dans les chantiers il n'y a pas de monte-charge. En revanche, j’ai tenu à ce qu’il ressemble à un monte-charge de mine. La descente vers les sous-sols renvoie clairement à l’histoire des mineurs. Grand Ciel raconte, d’une certaine manière, l’histoire des mineurs d’aujourd’hui, au XXIᵉ siècle. J’ai vu beaucoup de films sur ce sujet, et cette référence est assumée.

© Les Films Fauves

Vous montrez également une tentative d’organisation collective des ouvriers via les réseaux sociaux. Aviez-vous en tête le mouvement des Gilets jaunes ou d’autres formes d’organisation alternatives au syndicalisme?

Oui et non. C’était une inspiration lointaine. Ce qui m’intéressait surtout, c’est l’idée que certaines formes d’action ne fonctionnent plus aujourd’hui. Des scènes ont été coupées au montage, où l’on voyait le personnage de Saïd distribuer des tracts avant qu’on ne lui fasse comprendre qu’il valait mieux utiliser WhatsApp, parce que plus personne ne lit de tracts.
Cela dit quelque chose de la difficulté à se rassembler dans un monde en mutation rapide, d’autant plus dans un secteur où l’intérim est omniprésent et où les ouvriers dépendent d’entreprises différentes. Tout est fait pour empêcher les travailleurs de se rassembler.

Quelle a été la participation du Luxembourg dans la production du film?

Le Luxembourg a apporté environ un tiers du financement. Près de la moitié de l’équipe était composée de techniciens luxembourgeois, ainsi que de plusieurs comédiens. C’était une véritable coproduction et l'équipe était partagée entre la France et le Luxembourg.

Quelles parties ont été tournées au Luxembourg?

Une partie du chantier a été construite en studio au Luxembourg, où nous avons tourné pendant cinq jours. Cela dit, le film reste volontairement peu localisé : il y a une forme d’indétermination qui tend vers un récit universel. J’ai néanmoins inséré quelques panneaux qui permettent de reconnaître vaguement la région.

Le tournage a également eu lieu en Moselle, notamment à Hayange.

Oui. Les scènes de chantier ont été tournées en Île-de-France, tandis que les scènes de vie familiale l’ont été à Hayange. Je tenais à tourner dans des régions marquées par une histoire minière ou post-industrielle, comme le témoignage d'une époque. J’ai imaginé Grand Ciel comme un projet de construction qui s'installerait dans une région sinistrée, où il n'y a plus d'emplois. En repérage à Hayange, j’ai immédiatement su que ce serait le bon lieu. Le paysage est très fort : je n’avais jamais vu une ville située sous un viaduc. Nous avons imaginé que cette route menait directement au chantier de Grand Ciel.


Grand ciel d’Akihiro Hata (France-Luxembourg, 2026, 90 min), coproduit par Les Films Fauves, actuellement en salle au Luxembourg .

Auteurs

Loïc Millot

Artistes

Akihiro Hata

Institutions

Les Films Fauves

ARTICLES