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Luxembourg, Grand Théâtre

Invités de la session :

Paul Bertemes, MediArt
Marthy Bracke, Cité Bibliothèque
Nico Helminger, auteur
Kathrin Merkle, direction de la gouvernance démocratique, Conseil de l’Europe
Céline Schall, Université du Luxembourg
Serge Tonnar, musicien, singer-songwriter, MASKéNADA
Raymond Weber, ancien haut fonctionnaire de la culture au Luxembourg, à l’UNESCO et au Conseil de l’Europe
Michel Welter, booker (den Atelier & Rock-A-Field)
 
Introduction thématique : Kathrin Merkle (Chef de division, Culture et Démocratie, Direction de la gouvernance démocratique, Conseil de l’Europe) : « What culture can achieve. »
 
Flashpoint : Céline Schall (Université du Luxembourg) : « La culture vue par la population : pourquoi interroger les pratiques culturelles des Luxembourgeois ? ».
 
Dans son introduction thématique à la session, Kathrin Merkle n’a pas manqué pas de relever certains points importants concernant la valeur que la culture devrait avoir pour une société démocratique.
Dans le cadre d’une nouvelle « narrative » pour l’Europe, les enjeux de la démocratie et des droits humains interpellent une nouvelle définition du rôle que la Culture peut assumer dans l’interface entre les intérêts des citoyennes et citoyens et le renforcement de la démocratie.
Madame Merkle a pointé du doigt les relations qui existent entre la culture et la pratique de la démocratie, notamment en matière de participation citoyenne, d’une plus forte adhésion à la société. Aussi existe-t-il suivant les pays européens une forte corrélation entre le degré de couverture digitale et la culture participative.
En règle générale, les pays européens affectent en moyenne environ 1% des dépenses publiques à la culture, ce qui semble donc être un étalon intéressant pour juger de l’importance accordée par les pouvoirs publics à la culture, jugée d’ailleurs importante par 77% des citoyens européens. Et Madame Merkle de conclure que la Culture est en quelque sorte une défricheuse pour le développement durable de la société.
 
Plus concrètement, dans son « flashpoint » faisant suite à l’introduction thématique de Madame Merkle, Céline Schall s’est penchée davantage sur les données statistiques autour de cette nébuleuse inconnue qu’est le public, ou plutôt que sont les publics culturels. Certes, les chiffres sont insuffisants pour en tirer une conclusion qualitative significative ; néanmoins, différents constats peuvent être avancés :
Premièrement, l’importance de la culture est reconnue par une majorité de la population et par les pouvoirs publics.  Toutefois, si la fréquentation des publics est en hausse, elle ne témoigne pas d’un élargissement démocratique : seul 43% de la population profitent de l’offre culturelle et, au sein même de cette communauté, le noyau dur des « cultureux » a tendance à renforcer sa fréquentation déjà intense au détriment de publics nouveaux. Concernant la jeune génération, plus « virtuelle », on peut craindre que la fréquentation culturelle in situ risque de baisser au cours des prochaines décennies. Aussi la montée de la « culture d’écran » va-t-elle changer l’image traditionnelle de la fréquentation culturelle comme acte physique sur des lieux géographiques définis. En même temps, il y a un risque que l’on doive faire face à un émiettement de la culture dite « pour tous », par manque de repères communs à l’intégralité de la population, engendrant l’absence de certaines couches de la population des grands courants culturels.
Madame Schall a donc proposé d’affiner l’évaluation des publics par des enquêtes sur place et par des méthodes d’évaluation plus qualitatives que simplement quantitatives. Pour conquérir de nouveaux publics – dessein auquel devrait répondre la stratégie des pouvoirs publics et des organisateurs culturels –, elle a notamment suggéré de multiplier des types d’approche des différents publics (stratégie de communication différenciée), de créer un Observatoire de la Culture ainsi que de concevoir de nouveaux outils de médiation culturelle. Elle a estimé que le plan de développement culturel est l’outil de choix pour définir des objectifs à moyen terme de la politique culturelle.
 
À la suite de ces communications, le débat du panel s’est ouvert sur la question de la valeur de la culture dans la société luxembourgeoise.
Après avoir constaté que la définition de la notion de « culture » était susceptible de présenter de fortes variations, l’auteur Nico Helminger a invoqué quelques défis qui se présentent pour une meilleure reconnaissance de la culture, et particulièrement afin d’éviter le renforcement de communautarismes parallèles qui risquent de contrecarrer les impératifs d’une société d’intégration et d’inclusion. Il a cité la presse qui devrait être davantage un vecteur des valeurs culturelles et a proposé que la culture devienne un thème fédérateur, par exemple dans une prochaine déclaration sur l’état de la nation.
Le musicien Serge Tonnar a défini la culture comme « Alles wat mer sinn ». Pour sortir la culture de l’enclavement dans une administration publique spécifique (ministère de la Culture), il a proposé que le gouvernement entame une véritable stratégie interministérielle, à l’instar de sa démarche envers d’autres thématiques sociétales.
Raymond Weber a insisté sur la nécessité que le travail politique ne soit pas sectoriel, mais transversal. Il a évoqué le feu Conseil National de la Culture, qui, comme le Forum Culturel actuel, a permis des échanges au sein du secteur culturel. Aussi de tels organismes permettent-ils d’atténuer des tendances de dépolitisation de la culture.
Sur cette évocation d’un Conseil National de la Culture, le rapporteur a profité de sa carte blanche pour parler de «Braddelgremien » et a mis l’idée d’une représentation sociale sur la sellette, soit sous forme de regroupement syndical, soit au sein d’une Chambre professionnelle.
Madame Bracke a fait remarquer que l’expérience de la bibliothèque municipale montre que l’accès gratuit aux usagers engendre une très forte participation.
Michel Welter a ouvert une menue polémique en opposant une « culture d’assistés » promue par les pouvoirs publics à la logique commerciale des organisateurs privés qui misent davantage sur la satisfaction d’une demande existante de la part du public que sur la création de nouvelles offres subventionnées qui, souvent, ne correspondant pas à pareille demande.
L’éditeur Paul Bertemes a insisté sur l’urgence d’une stratégie politique à moyen terme (5, voire 20 ans). Si les Capitales européennes de la culture en 1995 et 2007 ont permis un envol du secteur et une professionnalisation accélérée, il faut dès lors éviter de nouvelles structures-« Waasserkäpp » et proposer plutôt une suite logique dans cet envol.
Raymond Weber a relevé que le plan de développement culturel est le moyen approprié pour assurer une convergence des forces vives culturelles et des industries créatives.
Serge Tonnar a repris la polémique autour de la culture assistée et de la rentabilité des actions culturelles pour se défendre contre la création d’«artistes de marché » soumis aux aléas de l’économie de marché. Un meilleur soutien de la politique aux artistes, notamment par l’augmentation de la part de la culture dans le PIB, permettrait de mieux réconcilier les intérêts de tous les acteurs de la culture.
Pour conclure la table ronde – qu’on a pu considérer comme trop concise – Nico Helminger a rappelé que la culture ne doit pas être réduite à un moyen pour obtenir des résultats dans le cadre de stratégies politiques et sociétales, mais qu’une réciprocité équilibrée entre la société et la culture devra être assurée.
Enfin, le rapporteur a fait remarquer que, d’un côté, la reconnaissance de la culture à sa juste valeur se fait aussi par une reconnaissance financière (part de la culture dans le PIB ou les budgets publics) et que, de l’autre, la culture cible trop un public d’initiés et néglige des faits sociétaux comme l’intégration des migrants, l’implication des frontaliers ou la question du genre.
 
 
À l’issue de cette table ronde, il ne restait plus beaucoup de temps pour donner la parole à un maximum de personnes présentes dans la salle.
Une première intervenante de la salle a focalisé son intervention sur le manque de visibilité du genre féminin dans l’actualité culturelle ; c’est ainsi que les femmes compositrices, par exemple, sont pratiquement absentes des programmes musicaux. Elle a préconisé soit un groupe de travail « gender » qui propose des mesures concrètes, soit une introduction de quotas de genre à l’instar des quotas réservés dans les médias de certains pays à des productions locales.
Une deuxième intervenante a tenté de nuancer les critiques de la culture au Luxembourg qui, en comparaison avec d’autres pays, se montre dynamique. Nonobstant, elle rejoint l’argument d’un poids social de la culture qui ne peut être augmenté que par une meilleure adhésion du secteur aux propos syndicaux.
Une autre voix a fait remarquer que si la reconnaissance de la culture dans la société luxembourgeoise n’était plus à démontrer, c’était plutôt au niveau de la politique luxembourgeoise qu’il restait beaucoup à faire pour que la reconnaissance, suivie de mesures concrètes, se fasse sentir sur le terrain.
Deux propositions d’un intervenant étaient plus concrètes : à moyen terme, il faut que la part de la culture dans le budget de l’État dépasse de nouveau la barre psychologique et réelle d’1% et il est urgent de prévoir des suites immédiates aux présentes Assises afin que la dynamique ne retombe pas après l’été avec un retour à la routine.
Ensuite, le concept de « nation branding » a été évoqué par la salle ; il est considéré comme douteux, témoin d’une volonté d’utiliser la culture pour ses fins. Il serait préférable que le secteur parle d’une seule voix au lieu de se laisser instrumentaliser par des stratégies économiques.
La voix de Serge Tonnar s’est élevée : il a préconisé qu’après l’investissement dans les pierres, puis dans les administrations, il serait dès lors temps d’investir dans les artistes. Une proposition évidemment accueillie favorablement par une grande partie de la salle !
En dernier lieu, un intervenant a revendiqué de ne pas réduire la culture à un divertissement offert gratuitement à la population, mais qu’il échoit aux autorités d’augmenter la part de la culture des piètres 0,87% actuels du budget des dépenses ordinaires de l’État, puisque la Culture n’a pas seulement un prix, mais aussi un coût.
Au vu d’autres demandes de parole dans la salle, il devra être envisagé, lors d’une édition ultérieure d’Assises culturelles, d’accorder plus de temps à l’échange de la salle avec les intervenants du panel.

Robert Garcia