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Author: stephan.schuster
Auteur
Pablo Chimienti

©Rémi Villaggi

Français, fils d’immigrés italiens, Serge Basso de March a dirigé la Kulturfabrik d’Esch-sur-Alzette de 2002 à 2020. Retraité depuis deux semaines, il revient pour Culture.lu sur ses 18 ans à la tête du centre culturel eschois.

Vous avez annoncé votre retraite en avril dernier. Elle est effective depuis le 1er janvier. Comment le vivez-vous ? Libéré, délivré ?

Serge Basso de March : La retraite, en ce qui me concerne, c’est apprendre à avoir moins de stress, à avoir moins de coups de fil, à me dire que tout ce qui se passe ne me concerne plus de la même façon, c’est apprendre à vivre avec un autre tempo et apprendre à faire plein d’autres choses. C’est un changement complet de vie.

Vous avez passé 18 ans à la tête de la Kulturfabrik d’Esch-sur-Alzette. Que retiendrez-vous de ces presque deux décennies ?

SB : Je retiens beaucoup de belles aventures artistiques, beaucoup de belles aventures humaines, de vraies relations profondes avec plein de membres de l’équipe ; je retiens le plaisir que j’ai à y retourner et surtout je retiens de là où on est partis et là où on est arrivés – je dis bien « on » !

Justement d’où êtes-vous partis et où êtes-vous arrivés ?

SB : On est partis d’un lieu qui n’allait pas bien quand je suis arrivé, un lieu en déficit financier, qui était en parti fermé, qui n’avait plus de projet artistique, avec une équipe de huit personnes. On est arrivés à un lieu qui dépasse largement le cadre des frontières nationales, qui emploie 40 personnes, qui a un projet artistique, qui organise beaucoup de manifestations, etc. Le lieu a totalement changé en 18 ans. Aujourd’hui, la Kulturfabrik n’est pas seulement un lieu de spectacle, mais aussi un lieu de vie, avec le café Ratelach et le restaurant qui sont des aspects fondamentaux de ce site. Il y a aussi des artistes en résidence, des salles de répétition, un grand travail pédagogique… la Kulturfabrik, c’est une globalité !

« Ma priorité ? Faire de la Kulturfabrik un lieu qui ne perde pas son âme tout en ayant les moyens de ses ambitions. »

À part redresser la structure au niveau financier, quelle a été votre priorité pendant ces 18 ans ?

SB : Ma priorité ? Faire de la Kulturfabrik un lieu qui ne perde pas son âme tout en ayant les moyens de ses ambitions.

Là où on vous sentait peut-être le plus impliqué personnellement c’était pour le festival Clowns in progress…

SB : C’est clair, travailler sur le clown d’aujourd’hui m’a tenu à cœur. Travailler avec l’équipe de Charlie (Hebdo) aussi. Mais la dimension transfrontalière de la Kulturfabrik était également très importante pour moi, des manifestations comme Textes sans frontières ou le Printemps poétique sont aussi des sujets dans lesquels on ne nous attendait peut-être pas. Personnellement, je m’occupais principalement de littérature, francophone mais aussi germanophone. Mais je n’étais pas le seul à programmer, à décider à la Kulturfabrik ; J’ai toujours pensé que c’est mieux de le faire en équipe, en rigolant, plutôt qu’en étant sûr qu’on détient la vérité absolue quand on est chef. C’est vrai que les clowns étaient devenus un peu mon image de marque, mais je crois que ça continuera sans Serge Basso et c’est très bien ainsi.

Au départ vous aviez prévu de rester en place le temps d’Esch 2022 capitale européenne de la Culture, mais le Covid-19 vous a fait changer d’avis. Pas trop de regrets à ce sujet ?

SB : Non. Quand on a vu, comme moi, la mort sur la ligne d’horizon, les curseurs changent dans la vie. Quand j’étais sur mon lit d’hôpital entouré de machines, sans savoir comment j’allais m’en sortir, Esch 2022 n’était pas ma priorité. J’ai pensé à mes filles, à ma vie, à comment je voulais vivre le temps qui me reste, en sachant que j’ai 60 ans, en étant le plus heureux possible et en profitant de chaque instant. C’est pour ça que j’ai décidé de prendre ma retraite.

Comment avez-vous vu évoluer la scène culturelle grand-ducale pendant votre carrière ?

SB : J’ai vu une professionnalisation, une diversification, une évolution artistique allant de plus en plus vers des choses contemporaines intéressantes, l’émergence d’artistes polyvalents et puis des institutions qui commençaient à comprendre l’importance de la culture. L’évolution a été exponentielle.

J’ai toujours eu besoin de plaquer des mots sur ce que je ressentais.

À côté de vos activités au sein de la KuFa, vous êtes également écrivain, poète et romancier. Que vous apporte l’écriture ?

SB : Bonne question. Je ne sais pas… C’est mon moyen d’expression. J’ai toujours eu besoin de plaquer des mots sur ce que je ressentais. Ça m’apporte peut-être que, lors ce que je suis en écriture, je suis dans une bulle qui me sauve. Il y en a qui courent par exemple, d’autres qui font du tricot, moi, j’écris. Ça me vide la tête, ça me permet d’avancer. J’ai toujours aimé les livres. C’est vital, presque une drogue pour moi. Si je ne lis pas au moins une fois par jour, je ne suis pas bien. Je lis d’ailleurs plusieurs livres à la fois : un roman, un livre de philosophie, un essai, un livre de poésie et puis un polar, et je passe de l’un à l’autre sans problème.

Qu’avez-vous prévu pour votre retraite ?

SB : J’ai prévu de me montrer davantage en tant qu’auteur ; jusque-là je ne me montrais pas trop sur ce terrain-ci, même si j’étais traduit en huit langues, que j’étais invité à beaucoup de festivals internationaux, etc. Je continue aussi à être conseiller municipal délégué à la culture pour la commune de Longwy, une des villes les plus pauvres de France, où il y a tout à faire. Je me dis que quand on a des réseaux et un savoir-faire comme le mien, faire un acte citoyen ce n’est pas un mal. Je ne sais pas si j’arriverai à faire bouger les choses, mais la volonté est là. Même retraité, je ne me vois pas rester chez moi à ne rien faire.

On a déjà parlé des 20 dernières années de la scène culturelle luxembourgeoise, comment imaginez-vous les 20 prochaines ?

SB : Aucune idée, mais je pense que le principal enjeu des prochaines années sera de faire en sorte que les artistes luxembourgeois acceptent de ne pas rester dans le confort du Grand-Duché. À mon avis, ceux qui vont réussir une carrière seront ceux qui oseront franchir les frontières, aller voir ailleurs et se frotter à des choses différentes.